« L’homme qui paie ses dettes s’enrichit » ou de l’antisémitisme mesquin.

al-pacino-shylock(Pour l’élévation de l’âme de Brah’a Messody bat Rah’el)

Ce billet n’a pas la prétention de relever un facteur inédit sur cette maladie mentale qu’est l’antisémitisme.

Disons juste qu’il est une réponse à un fait-divers, publié hier et qu’il me rappelle un schéma qui personnellement m’a toujours parler pour modéliser une des trop nombreuses racines de cette haine des juifs.

Le manque de reconnaissance.

Prenons un exemple :
Quand vous êtes en manque d’argent, et qu’un organisme ou un individu, vous prête ce dont vous aviez besoin, au-delà du « merci » de politesse qui suit le prêt, il y a un phénomène généralisé qui se décline en deux temps.

Premièrement, puisque l’autre vous a aidé, vous devenez « redevable ». Cette étape fait de vous une personne qui à son libre arbitre limité, vous n’être plus aussi libre en effet de penser ce que vous voulez au sujet de votre créancier, car vous êtes à présent lié à lui d’une manière verticale descendante. Ou dit autrement, celui qui vous sort de ce mauvais pas, devient, moralement parlant à la fois votre supérieur et pire, fait de vous, malgré lui, son « inférieur ». Une sorte de dégradation sociale s’est opérée puisque vous devenez son « obligé » (entendez dans une certaine mesure, son « captif »).

Seconde étape ; cette position d’infériorité, même à une échelle marginale, va conduire inexorablement à un sentiment de révolte, d’injustice, qui va aboutir à la haine du prêteur, de celui qui vous a placé en situation de dépendance.
Il n’y a pas de honte à reconnaître que ces phases nous traversent, consciemment ou non, à chaque fois qu’autrui vient combler un manque dans notre existence.

A partir de là, deux attitudes encore. L’une, raisonnable, adulte, dépassionnée, qui va objectivement en replaçant les faits, balayer ces mauvais démons, et vous aidera peut-être à reconnaître les erreurs que vous avez commises, à admettre le service rendu, voire la bonté dont vous avez été l’objet. C’est le sentiment de reconnaissance.

L’autre, sanguine, émotionnelle, irraisonnée voire inculte, qui va vous transformer en victime d’un système que manipule une entité supérieure dont vous ne faites pas partie, et qui vous est hostile.  Votre bienfaiteur n’en a que l’apparence, car derrière lui se cache le comploteur, l’ennemi de l’intérieur qui avance à pas de loup et qui n’œuvre que pour votre malheur. Partant, comment être reconnaissant envers celui qui vous a poussé dans l’abîme ? Dans cette réalité fantasmée, vous vous devez de combattre votre créancier.
Pensez à Shylock, ce riche usurier...

Voilà, j’espère que l’exemple a été assez parlant parce que depuis hier il se reproduit magistralement dans les commentaires d’internautes sur cette  actualité :

« Etats-Unis : un rabbin découvre 98 000 dollars dans un bureau… et les rend »
L’histoire incroyable d’un homme ayant acheté un meuble d’occasion sur Internet et qui découvre, une fois chez lui, que derrière un tiroir se cachait un magot. Et qui le rend à son (ancien) propriétaire.

(source : http://www.atlantico.fr/atlantico-light/etats-unis-rabbin-decouvre-98-000-dollars-dans-bureau%E2%80%A6-et-rend-897976.html)

noah muroff rend le tresor

L’histoire aurait pu s’arrêter là, avec comme commentaire uniquement (car ils ont été aussi publié, heureusement) : « Bravo, il y a encore des gens honnêtes » ou « admirable, combien d’entre nous auraient été capable d’une pareille honnêteté ? », « beau geste. Je ne l’aurais pas fait. J’aurais attendu qu’on me les réclame. ».

Oui mais voilà. Justement.

Cette histoire renvoie à chacun d’entre nous l’image d’une dette morale : NOUS n’aurions pas été capables d’un tel acte. NOUS sommes renvoyés à notre image de personnes qui ont atteint les limites du civisme, et aurions estimé ce coup du sort comme une bénédiction divine pour nous sortir d’une situation financière déjà mal en point. NOUS ne sommes objectivement pas au même niveau de moralité, d’abnégation, de confiance que ce jeune homme. Que dis-je, de ce jeune. Américain. Rabbin. Juif.

Voilà notre dette.

Comment la « rembourser » à nous-mêmes ou en tous cas comment combler l’écart intérieur d’avec les hautes vertus dont nous nous estimons possesseur et qui se trouvent être mises à mal dans cette histoire ?
Soit je reconnais humblement que cet acte est digne d’éloge et devrait me renforcer dans mes actions au quotidien, en m’encourageant à propager la justice et le bien autour de moi (attitude constructive, adulte, raisonnée)

Soit…

Il n’y a pas de dettes. Tout cela est encore une histoire pour nous rabaisser. Nous rappeler à quel point nous sommes inferieurs à ces gens-là. Ces Américains. Ces Juifs.
Nous n’allons pas tomber dans le panneau, cette fois encore. Car nous sommes plus malins, il est évident qu’on nous cache des éléments qui auraient parfaitement justifié ce comportement. On nous manipule.
Petit florilège, donc, des commentaires de la blogosphère francophone (vous pouvez vous promener sur Yahoo ! pour en voir certains spécimens):

« cet acte de civisme est tout sauf discret » : le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien. C’est suspect tout ce battage médiatique. Il y a donc nécessairement bénéfice, par ailleurs. J’invalide l’information pour ce qu’elle est, paradoxalement. Car derrière cette remarque il y a un non-sens : j’aurais éventuellement cru à cette histoire si elle n’avait jamais été portée à ma connaissance. Cet apparat de vertu, hypocritement nommée comme  pudeur et retenue « helleno-chrétiennes », n’est que le voile absurde d’une fuite morale pour assécher sa dette.

« Je trouve cette histoire un peu bizarre, notamment cette ex propriétaire qui avait oublié- elle est atteinte Alzheimer ? – qu’elle avait placé tout cet argent dans le bureau…? » ou encore « Depuis quand les meubles sont-ils vendus en pièces ? » ou enfin « heu…oublier qu’on à cacher 73 000 euros c’est « un peu » suspect quand même, après je dis ça je dis rien… » [Je vous épargne le lolesque collector : « le rabbin n’est certainement pas d’origine juive. les juifs plaisantent avec tout sauf avec les dollars.»]
Négation de l’information. C’est clair, court et simple. On nous ment. On veut nous faire croire qu’on est d’un niveau en dessous. Mais cela est simplement faux. Ce qui est valable ici pour une petite dette morale, est évidemment répliqué à plus grande échelle pour une catastrophe majeure, suivez mon regard.

« MDR le titre de la news !!! Ça fait trop genre que le vrai scoop, ce soit qu’un juif puisse rendre de l’argent !!! » Je retourne l’information contre l’entité qui est représentée. Je ne nie pas les faits, j’établis qu’ils sont en effet exceptionnelles non pas parce qu’ils me concernent mais parce qu’ils concernent les membres de ce que je défini comme voulant être loués. Plus subtil que la pure négation, mais tout aussi malsain.

Ensuite il y a toujours pour remporter cette lutte interne qui ne dit pas son nom, un principe d’élargissement de l’enjeu. Ceux qui ont connu ce piètre avocat de Jacques Vergès, « avocat du Diable », savent que sa technique dite « défense de rupture » a toujours mené ses clients en prison, mais les y a amené avec brio, éclat et couverture médiatique. Cette tactique vise à faire dériver le débat non sur les faits mais sur le contexte, aussi élargi et polémique que possible. Dans notre cas, un Juif honnête c’est d’abord l’occasion de rappeler combien les juifs ne le sont PAS. Séquence « Faites entrer l’Accusé », attention c’est du lourd :
« C’est clair que quand on voit Bernard Madoff, les juifs n’aiment pas l’argent des autres…
– La vaste escroquerie à la taxe carbone.
– Le trafic d’organe
– Diamantaires d’Anvers
– La traite des blanches en Israël…
ET TOC, dans les dents des juifs menteurs qui tentent de dissimuler les méfaits de leur communauté…
Tu veux d’autres exemples d’escroqueries ? J’en ai en stock Shlomo !!
Bon… il faut que vous soyez conscient qu’on a internet les gars, on est plus endormi par les médias traditionnels tenus par vos coreligionnaires ! »

-Il y a aussi, je l’aime bien celui-là, l’argument théologique. Il a rendu l’argent, normal c’est écrit dans SA loi ! Et si en plus je peux glisser une insulte, je m’en sors doublement. Ex : « tu ne voleras point…de juif!!! L’argent appartenait probablement un juif ». Je ne suis pas juif, donc je ne suis pas concerné par ce geste qui en plus ne profite qu’aux mêmes, toujours les mêmes.

Beaucoup d’autres exemples avec des registres plus ou moins différents ont pollué cette information hier.

Le manque de reconnaissance, c’est ce que cela m’inspire. D’ailleurs savez-vous quel est le premier mot qu’un Juif prononce tous les matins à son réveil ? « Modé Ani… » : Je suis reconnaissant envers Dieu. Pas étonnant du coup que Juif en hébreu,  se dise Yéhoudi, qui vient du même verbe. La reconnaissance, ce que l’on appelle la Hakarat HaTov. Ce sentiment, cette inclination de notre être à voir dans nos vies davantage de Bienfaiteurs que de Misanthropes, c’est ce qui façonne la vision qu’un Juif devrait se faire du Monde. Une éducation à la gratitude qui rend optimiste et pleins d’espoir pour l’avenir…
Si le Juif se projette donc sur le plan de la reconnaissance, il ne fait alors plus mystère que son antagoniste, l’anti-sémite, lui se complaît dans l’absence de reconnaissance, l’ingratitude.

Alain Soral et finalement toute la fange fasciste, parlent souvent d’ailleurs du « racket moral » que feraient peser les juifs, survivants de la Shoah, au Monde occidental. Un racket en guise du paiement de la dette, morale, éthique. Le prêteur est un voleur, même dans le registre des valeurs humaines. Nous y voilà encore et toujours.

Et du manque de reconnaissance à l’ignorance, puis de l’ignorance à la violence, il n’y a que quelques nuances qui achèvent de tracer le Schéma de l’antisémitisme.

Et pour finir, deux choses. Tapez le mot-clé « dette » dans le moteur de recherche Google et regardez les images qui y sont associées. Toutes présentent cette notion comme étant l’apanage d’exploiteurs, d’esclavagistes, de futés financiers venus s’enrichir sur des populations déjà exsangues. L’argent, dans le monde est occidental et chrétien est sale. Ceux qui vivent de son exploitation, ne le sont pas moins. Second point à présent, si vous prenez le temps de regarder ce que l’économie mondiale charrie depuis la chute de la Grèce, vous verrez que le remboursement de la dette est un thème qui fait couler beaucoup d’encre. Ce qui m’interpelle toujours c’est la position d’éminents économistes (dont DSK) à vouloir faire table rase et repartir comme si de rien n’était. Comme si la dette n’existait plus. Comme si elle n’avait jamais existé…

dette

PS: Certes il y a la règle biblique de la Chemita et du Yovel (l’année sabbatique et le Jubilé) pour annuler les dettes. Mais elles ne viennent pas effacer un passé parfois rempli d’erreurs, elles sont en tant que message fort un rappel que nous sommes tous locataires de nos vies et que notre bailleur n’est autre que Dieu. Le système de heter iska et de prozboul viennent d’ailleurs raffermir la réalité de la dette vis-à-vis d’Autrui tout en conservant le message moral de ces deux moments forts du calendrier hébraïque. Pour plus de détails, le lecteur pourra avec grand plaisir se reporter au Livre du Rabbin Yona Ghertman, « La Loi juive dans tous ses états » dont je parlais ici.

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

One Response to « L’homme qui paie ses dettes s’enrichit » ou de l’antisémitisme mesquin.

  1. Jonat dit :

    Explication du mécanisme de la judéophobie plurimillénaire avec brio !

    Cette dette… Ah, sacré dette !
    Elle commence le jour où, seuls, les Juifs ont accepté – sans sourciller – de se priver de leur liberté – fraîchement acquise – pour se soumettre à la Loi divine.
    Sin-aïe ! S’en était trop pour les Nations réfractaires à tout code moral et éthique transcendant !
    Premier de la classe, le Juif à lunette est devenu ainsi l’ennemie du cancre qu’il faut abattre à n’importe quel prix… et quel prix ! ce prix de la dette qui ne passe, semble-t-il, pas !

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