Marty McFrey et le vav conversif: de la Téshouva en DeLorean

Shana Tova à vous tous, pour cette nouvelle année 5774 qui vient juste de débuter.
Au-delà des vœux que je réserve plutôt sur mon profil Facebook, je souhaiterais surtout m’attarder sur ce qui devrait occuper l’entièreté de l’existence d’un Juif mais qui étrangement ne sera rappelé qu’entre maintenant et samedi prochain, date du Yom Kippour. De quoi s’agit-il ? Des fameux yamim noraïm, ces jours redoutables où l’on doit précisément redoubler d’effort pour s’amender et s’améliorer, bref, pour faire ce que l’on appelle : Téshouva.
Ah la Téshouva ! Marronnier de la grande majorité des divrei Torah (sermons), employé à l’envi pour souligner le « retour » toujours possible du juif à une pratique conforme et surtout, surtout au Pardon immédiat inclus dans le forfait.

Repentance ou re-Potence ?

Il me semble pourtant que ce n’est pas exactement ça la Téshouva. Il me semble encore que le discours diffusé à la masse synagogale ne permet pas au Juif lambda de mesurer l’énormité cataclysmique que la Téshouva est capable de provoquer. Et pour illustrer mon propos, je ne peux résister a la tentation (je commence bien l’année moi) de vous raconter cette petite histoire drôle qui résume bien ce qui va suivre:

« Ham MALEK, « jeune délinquant» multirécidiviste, a soudain une énorme prise de conscience. Avec tout le mal qu’il a commis en si peu d’années, il n’est plus du tout fier d’être à chaque fois passé entre les mailles de filet. Aussi sa décision est prise : il va se tuer. Montant au grenier, il y trouve deux cordes qui lui restait de ses nombreux cambriolages, mais attention une seule pourrait supporter le poids de son corps, l’autre trop fragile, craquerait surement. Quant à savoir laquelle…devant ce dilemme le jeune Malek y voit un signe du Ciel : si Là-Haut on ne souhaite pas sa mort, alors son choix se portera fatalement vers la corde fragile. Sur ce, mû d’une passion mystique inédite, Bible en main, il se saisit d’une corde, y passe le cou, se lance du tabouret et….CRAAAC ! La corde cède !
Tout à son bonheur, devant ce geste évident de la Providence, devant cette grâce flagrante, il lève les yeux et dit : « merci merci merci ! Merci pour cette seconde chance, merci pour la vie nouvelle que vous m’offrez ! Mais vous ne le regretterez pas, vous avec bien eu raison de me faire confiance ! La preuve : je vais ouvrir la Bible au hasard et j’appliquerai aveuglément le premier commandement que j’y lirai ».
Associant le geste à la parole, il ouvre la page et y lit :

« Repens-toi ! »

Retour vers le futur (antérieur)
1280px-Back_to_the_Future.svg_Cette petite histoire en raconte autant (si ce n’est plus) que certains discours que j’ai entendu sur le thème de la Téshouva.
D’abord la Téshouva n’est pas une opération du Saint Esprit qui intervient après 42 secondes d’introspection distraite après le cours du Rabbin, juste avant Moussaf.
C’est encore moins ce cirque de dire « pardon je ne recommence plus », au pire par SMS et au moins pire de vive voix.
Si le Rambam énonce les 3 étapes indispensables à une Téshouva véritable pour un individu (reconnaître, regretter, s’engager à ne plus s’écarter), la Téshouva va bien au-delà de cette recette qui se baserait sur une « promesse » de plus, une « bonne résolution » de trop.
D’ailleurs si le Shoulh’an Aroukh’ préconise durant ces jours redoutables de faire un effort pour aller acheter sa baguette de pain chez un boulanger juif plutôt que chez un non-juif, alors que c’était le moment idéal de nous encourager à pratiquer de grandes mitzvot, c’est sans doute que nos Sages ne sont pas dupes et savent bien que les grandes envolées et les engagements pré-Kippour ne feront pas long feux…Peut-être parce que la masse que nous sommes ne réalise pas exactement la mesure, la difficulté et la puissance de la Teshouva.

La Téshouva, la vraie, c’est un peu me semble-t-il ce dont on a toujours rêvé. Le Graal de tous les auteurs de science-fiction et des chercheurs les plus ambitieux. La Téshouva, c’est pour le dire simplement la capacité de…voyager dans le temps.
Je m’en vais donc vous conter l’histoire de la Téshouva et ses fabuleux paradoxes, et Robert Zemeckis va m’y aider puisqu’il a même signé une trilogie cinématographique sur le sujet. Mais si, rappelez-vous :

C’est l’histoire de Marty Mac Freï, un bon juif, un peu léger sur les mitsvot, qui sincèrement regrette les erreurs et les écarts qu’il aurait commis jusqu’ici. Attention, de vrais regrets, de ceux qui laissent un gout amer et la certitude d’avoir gâché des instants de vie qu’on ne retrouverait plus, enfoui dans un passé irrévocable, qui l’emprisonnent dans un carcan qui à présent l’insupporte. Disons aussi qu’accessoirement son père Georges soit une mauviette exploitée par une canaille au verbe haut, Bill Tannée.
En pleine adulescence, notre jeune Marty trouve une oreille réconfortante chez son savant de voisin : le Professeur Emeth Brown, qui comme tout Juif d’Hollywood est aussi un expert en Kaballah.

Comment, déplore Marty, comment puis-je réparer les erreurs du passé ? A quoi sert-il de regretter l’irréversible ? Qui pourrait après avoir sauté par la fenêtre, décider que finalement, tout bien réfléchi, il regrette et aimerait regagner l’étage ? Ce qui est fait est fait !
Mais bien plus grave encore : Comment véritablement corriger une trajectoire qui, et c’est là tout le paradoxe, a abouti à ce que je suis ici et maintenant ? Il y a une impossibilité à regretter sincèrement ce qui m’a pourtant engendré jusqu’à cet instant.
En quelque sorte, si je suis honnête deux secondes, regretter mes actes, c’est une forme de relent suicidaire. J’en serai presque à moi-aussi me passer une corde au cou…

Les deux premières étapes de la Téshouva, on le voit, sont loin, très loin de n’être qu’une douloureuse introspection (l’apanage déjà d’une élite parmi nous, soyons franc, qui parvient ne serait-ce qu’à ce stade de franchise ultime ?). C’est avant tout une remise en question de son être tout entier.

C’est à cet instant que des terroristes libyens (comme de par hasard) viennent perturber l’instant de vérité : ils veulent récupérer un matériau radioactif (certains évoquent une pkeïla de Rosh Hashana, d’autre un tsimess de carottes). Enfin, un truc vraiment dangereux. Mais sans lequel, la Téshouva ne peut fonctionner. Sans doute cela représente-t-il cet abandon au suicide (par empoisonnement, à l’évidence)…
Si pour des raisons qui nous dépassent cette Téshouva prend la forme d’une DeLorean DMC-12 chevatim, ce qu’il faut retenir, c’est que passé un certain seuil, de l’ordre de 100 sonneries de choffar, selon certains encore, l’impossible se réalise : le passé est à nouveau présent. Mieux, ce passé revisité est l’occasion de corriger toutes les petites traitrises, les pieux mensonges, les méchancetés qui conduiront inexorablement à notre présent détesté.

Voilà ce qu’est la Téshouva : revenir sur notre passé et l’amender, tout cela sans perturber paradoxalement le continuum espace-temps qui fait que votre mémoire de la faute reste vivace. Mais comment est-ce possible ?

Le vav conversif

En hébreu il y a une particularité grammaticale impressionnante : placé avant le verbe, une lettre, le vav, celui de la liaison justement, parvient à permuter les temps : du passé au futur, du futur au passé.
Lorsque votre Téshouva est sincère, lorsqu’elle mène à un début d’impasse tant elle soulève des remises en questions existentielles qui ne trouveraient de solutions que dans l’abandon de soi alors, non seulement Hachem agrée votre démarche, non seulement votre passé plus qu’imparfait est effacé, mais aussi et surtout votre individualité renaît dans un espace-temps qu’interdisait votre mémoire des événements. Votre Moi d’avant la Téshouva vient de choisir la corde fragile, et votre nouveau Moi réalise alors que le passé figé dans notre conscience redevient un futur « antérieur », c’est-à-dire, offrant une infinité de possibilités. Une nouvelle vie. Une seconde chance.

Mais quel rapport entre la Téshouva et le vav ? Cette lettre longiligne représente le lien dans l’espace (quand il est conjonctif, en liant 2 éléments) et dans le temps (conversif, il fait basculer les repères que l’on pensait soit figés du passé soit inconnus du futur). Il permet de moduler toutes les dimensions qui apparaissent à l’homme inamovibles. Et il a de plus une forme qui ne laisse rien au hasard : C’est un choffar !
Cette corne de bélier qui annonce les 100 sonneries de Rosh Hashanna censées éveiller cette proximité entre l’Homme et Dieu, concrétiser la relation unique entre un Père-Souverain à l’écoute et son enfant-sujet qui gémit, ne pouvait mieux être mieux représentée que par cette lettre qui chamboule toutes les mesures connues.


shoffar

Un nouveau départ représentée par une lettre, le vav, qui elle-même débute la quasi totalité des colonnes de textes dans le rouleau de la Torah (allez avouez, vous n’aviez jamais fait gaffe hein ?😉 ).
La Teshouva c’est cela, un passé transformé qui transforme votre futur amélioré. Pas étonnant donc que ce miracle fasse partie de ce que la Tradition présente comme préexistante à la Création elle-même. Car au fond n’est-ce pas le Temps qui fut créé en premier, ce Berechit annonçant une chronologie ? La Téshouva transcende donc toute l’Œuvre du monde.

Conclusion :

Vous vous souvenez l’histoire drôle qui ouvrait ce texte, à la fin, le pauvre pénitent se voyait puni par son excès de zèle religieux. Mais est-ce vraiment une punition ? Pas sûr : l’acte de la Téshouva peut se traduire de 3 manière complémentaire. Littéralement la Téshouva c’est à la fois le Retour vers la bonne trajectoire, mais aussi « faire demi-tour », c’est-à-dire garder suffisamment de lucidité pour effectuer un retour vers soi et enfin ce terme signifie la Réponse, i.e. la finalité de toute existence, l’atteinte de la Vérité ultime. Il ne serait donc pas inutile au cours de ces prochains jours de réaliser une véritable Téshouva, loin des simagrées et des fausses contritions, et de l’appréhender dans le temps, dans l’espace, dans l’intimité de soi et vers Autrui, l’extérieur du Monde.
Et que, tout compte fait, puisque le Temps a si peu d’importance dans cette histoire, il n’est jamais trop tard pour redevenir qui l’on est.

Puissions-nous tous être finalement inscrit dans le Livre de la Vie et comme le jeune Marty jouir d’un présent que l’on apprécie enfin à chaque instant.

(Que cette lecture contribue à la guérison de tous les malades d’Israël et en particulier de Claudine Esther bat Hanna, de Myriam Suzanne Saada bat Claudine Esther et de Messody Brah’a bat Rachel)

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

5 Responses to Marty McFrey et le vav conversif: de la Téshouva en DeLorean

  1. Yona Ghertman dit :

    « D’ailleurs si le Shoulh’an Aroukh’ préconise durant ces jours redoutables de faire un effort pour aller acheter sa baguette de pain chez un boulanger juif plutôt que chez un non-juif, alors que c’était le moment idéal de nous encourager à pratiquer de grandes mitzvot, c’est sans doute que nos Sages ne sont pas dupes et savent bien que les grandes envolées et les engagements pré-Kippour ne feront pas long feux…Peut-être parce que la masse que nous sommes ne réalise pas exactement la mesure, la difficulté et la puissance de la Teshouva. »

    C’est de toi ?

    Shana Tova

    • trente-trois dit :

      non c’est du shoulhan aroukh ! Apres l’interprétation, oui c’est de moi. Mais je ne dis pas que c’est ça que voulait dire le Meh’aber hein !

  2. SIMONY Yves dit :

    Très de circonstance car très spirituel, ce qui ne gâte rien ! et toujours aussi bien écrit. bravo !

    • trente-trois dit :

      J’avais vos « bravo » en dessin il y a plus de 20 ans, je les ai à présent en rédaction: je suis comblé ! (même si je capte toujours rien en Solfège;-) ) Shana Tova Mr Simony !

  3. Yona Ghertman dit :

    Hazak pour ton interprétation du Mé’haber, C’est un pchat très pertinent, y a des chances que je le ressorte, je me demande juste comment « Selon MET, la raison etc… » mdr

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