Dynamisme et Pessimisme…la Crise de la trentaine

[A Yoyo]

Jeudi soir dernier j’ai dû organiser un minyan (i.e. un quorum de 10 hommes) chez moi.

flash28 amis et fidèles des synagogues avaient été prévenus, certains une semaine à l’avance, d’autres à la dernière minutes. J’avais réservé des plateaux chez le traiteur pour 20 personnes environ, selon ceux qui m’avaient confirmés leur présence à 20h00 précises.
Patatras, nous n’étions encore que 7 –fidèles parmi les fidèles- à presque 21h00. J’avais beau appeler, le sort s’acharnait contre moi : entre la grippe soudaine, l’invitation à une « shéoudatte Ytrou » de dernière minute ailleurs, le retard au boulot, le rendez-vous impromptu…mes invités fondaient comme neige au soleil. Et le rabbin, patient jusque-là, devait à présent partir : les balaniot du mikvé avaient, elles- aussi, posé un lapin, c’était donc sa femme qui en urgence devait s’en occuper et lui revenir garder les enfants…
Le sort qui s’acharnait vous disais-je.

J’étais déçu, sous pression et franchement désespéré…une situation de crise en fait.

Mon beau-frère s’est alors levé, a pris son manteau et a dit, sûr de lui :

« Ne bougez pas,  je descends dans la rue, je vais vous trouver minyan. Donnez-moi juste 5 mn… »

Vous imaginez ma tête…un soir d’hiver…Et je n’habite ni Créteil ni le 19e ni Sarcelles…autant vous dire que des juifs, la nuit, ça courent pas les rues, c’est le cas de le dire…
Pourtant, 5 minutes plus tard, je vis débarquer 4 jeunes, plutôt wesh-wesh-casquettes-baskettes, mais visiblement « de chez nous » [en tous cas pour les 3 premiers].

En fait, du haut de sa vingtaine finissante, mon beau-frère s’est rendu en courant à la synagogue. Fermée. Puis dans la rue à la recherche du monde. Désert. Puis à la sortie du métro et là, émergeant de la bouche, ces jeunes qu’ il accosta et qui je ne sais comment ont accepté de le suivre et de monter à la maison…

J’ai enfin eu mon minyan et le Rabbin sur le départ a même demandé à mon beau-frère la recette pour attirer autant de jeunes juifs en si peu de temps😉.

Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que très honnêtement quand mon beauf’ nous a expliqué son « plan de crise» je l’ai considéré comme un doux rêveur idéaliste qui pense trouver au moins 3 juifs, comme ça, dans la rue.
Pour moi, on touchait le fond. Vraiment. C’était plié, « moute » comme il aurait dit.  Entre nous, il avait une chance sur un million:  Déjà un juif, c’est inespéré;  mais trois ou quatre ?

Sauf que j’avais tout faux.
Que je n’avais rien compris à la leçon magistrale d’un Nahchon ben Aminadav qui selon le récit biblique fut le premier à traverser la mer Rouge lors de la sortie d’Égypte en se jetant à l’eau au risque de se noyer.
Et, en écho cinglant, que mon sens des réalités m’occultait une certaine fraîcheur et un optimisme que ma trentaine enterrait silencieusement, sous les lourds oripeaux de la soi-disant expérience de la vie.

Que l’aîné que je suis ne réalisait pas qu’être inerte, c’était déjà être battu.

Devrais-je regretter définitivement ma vingtaine ? Devra-t-il redouter son inexorable trentaine ?

Petit état des lieux, donc, pour faire un bilan tout personnel de cette ligne Maginot qui sépare ceux qui se jettent à l’eau instinctivement, de ceux qui se badigeonnent méthodiquement de l’écran total sous le parasol avant d’enfiler leurs bouées …

« Si a 20 ans vous n’êtes pas communiste, c’est que vous n’avez pas de cœur.
Si a 30 ans vous n’êtes pas capitaliste, c’est que vous n’avez pas de cervelle »

(George Bernard Shaw)

Quand on a 20 ans, la vie est un livre blanc ouvert : Stylo plume chargé à bloc, on est en capacité de changer le monde rien qu’en l’écrivant. Just do it.
Après tout, si on ne le fait pas maintenant, quand le ferons-nous ?
On déborde d’idées, d’énergie, de projets. Il suffit de le vouloir, d’y travailler et, magie, « ça le fait » !
Très modestement, la condescendance pour nos ainés n’est pas loin, eux qui s’économisent et ont baissé les bras, semble-t-il.

Puis les années passent et il est vrai que c’est aussi la décennie des erreurs de jugement, des (petites) trahisons de la vie, et le début également des compromis. Entre les déconvenues de la vie privée, du monde du travail, et l’énergie investie avec un rendement de moins en moins encourageant, déjà les rives de la trentaine s’abordent, presque toujours avec une lourde ancre de regrets, de remords et d’espoirs envolés.
La spontanéité de nos 20 ans, petit à petit,  s’érode, l’énergie créatrice se standardise, s’économise, se banalise. Bref, c’est l’heure du premier bilan de notre vie.
Brrr…

«[Yehouda, fils de Téima, disait ]:
à vingt ans,[on est apte] à se vouer [à la vie professionnelle] ;
à trente ans, à la puissance ; »
(Pirké Avot, V,24)

Pour autant, 30 ans, c’est aussi le tournant vers les responsabilités et l’expérience noble et salutaire.
D’ailleurs petit quizz :

–          A votre avis, à quel âge Joseph commença-t-il à administrer l’Empire Egyptien ? 30 ans (Ber 41,46)

–          A quel âge le Rashbam (commentateur du 12e s.) juge-t-il que l’on exerce au mieux son leadership ? 30 ans

–          Quel âge doit avoir idéalement un H’azan pour diriger les offices des fêtes ? 30 ans (Orah Haim 581 :1)

–          Quelle est la guématria de ‘Yéhouda’, la tribu vouée à la Royauté,  et de la lettre la plus majestueuse, tête haute et corps élancé, le noble « Lamed » ? 30

Il faut au moins 30 ans pour acquérir des connaissances et du savoir-faire, indispensables à la phase productive qui s’ensuit, rempli de succès, d’accomplissement personnel et aussi d’épreuves.
C’est dans la trentaine que l’on prend pleine conscience de son pouvoir et de l’orientation que l’on impose à son existence.

Oui, mais aussi, l’expérience, cette somme d’échecs et de petites victoires, devient aussi un frein qui décourage notre progression à venir. La prudence nous envahit, on devient timoré et même pessimiste.

Comment concilier alors les coudées franches de la vingtaine et les passes en arrières stratégiques de la trentaine ?

« L’expérience est une lanterne accrochée dans le dos, qui n’éclaire que le chemin parcouru »
(Confucius)

La clé en situation de crise, c’est donc d’agir plutôt que de (sur-)réagir.
De piocher dans son expérience pour mesurer certes les risques, mais de ne pas s’en servir comme un prétexte pour limiter l’énergie, décourager l’esprit d’initiative, refroidir le courage d’entreprendre. De ne pas baisser les bras parce que l’idée sort du cadre ou frise l’impossible, l’invraisemblable ou le ridicule.
Marier savamment l’enthousiasme et le cadrage, l’exploration et les frontières, l’innovation et le respect des codes.
Ce que chaque manager vit au jour le jour en entreprise, devrait aussi être adapté à sa vie quotidienne.
A titre perso, si j’avais davantage « vécu » et pleinement ressenti dans ma vie propre, ce que parfois je répète à mes jeunes collaborateurs dans un contexte professionnel, je n’aurai pas mésestimé a priori la splendide démarche de mon beau-frère pendant cet instant de vérité.

Conclusion : 30 ans, c’est la CRISE !

Lorsqu’au travail, puisqu’on en parle, mon équipe a un passage à vide, ou traverse une tempête, je leur rappelle toujours que le mot « CRISE » en chinois (wēijī) est la conjonction de deux idéogrammes.

caracterescrisechinois
Le premier (wei) signifie évidemment le péril, le danger. Il  se construit d’ailleurs autour du sens d’une menace d’un couteau au-dessus de nous, une épée de Damoclès en quelque sorte.
Ce sens-là du mot ‘crise’, pour tout le monde, est parfaitement compris.
La crise c’est l’angoisse, la peur du lendemain, cette crainte nourrie par l’expérience négative vécue ou apprise, ce pessimisme ambiant qui décourage et accélère le déclin. Ce « pffff, ça marchera jamais… »

Sauf que le second caractère chinois (ji), représente quant à lui…une « opportunité » ! Structurellement il inspire l’image d’un homme assis au pied d’un arbre en attendant la bonne fortune. Et curieusement cette seconde composante du mot ‘crise’ n’est jamais envisagée dans nos sociétés occidentales modernes mais anxieuses. Que la crise soit aussi une période où les cartes sont redistribuées et où peut-être la chance va nous sourire est une innovation de nos voisins asiatiques,  pleine de bon sens et de réalisme.

Il en va de même pour la trentaine. Comme toute nouvelle décennie de la vie, elle enterre la précédente et nous jette dans l’inconnue. Mais c’est d’autant plus douloureux que le poids des âges, s’il ne s’exprime pas normalement encore physiquement ou sur la santé Dieu merci, s’insinue dans nos attitudes, nos pronostics, nos espoirs. Et les fait taire. Les décolore.
Que la trentaine, si l’on n’y prend pas garde, par l’assimilation des connaissances et l’apprentissage de l’expérience, confère à la vie un goût plus terne, moins festif, éthéré en quelque sorte. Qui limite sans doute l’amer, mais fait aussi disparaître le sucré.
C’est une décennie de Crise, au rythme plus lent, plus mesuré, plus prudent. Une période qui étouffe petit à petit nos initiatives et nos coups de folies. Sclérosant notre fantaisie.
C’est la partie wēi.

Mais il y a aussi du ji ! Il y a cette période incroyable de maîtrise, d’optimisation, de prévision, de leadership, de puissance. Il y a cette autorité naturelle qui bourgeonne, cette légitimité accrue sur les sujets de société qui nous concernent et nous interpellent.

Mon beau-frère, en quelques minutes, m’a rappelé que c’est en se jetant à l’eau que l’on prend le plus grand risque de succès.

Un grand merci à lui, pour son initiative, pour le minyan, et pour la leçon qu’il m’a enseigné !

Tee-shirt-anniversaire-30-ans-20-ans-experience

PS : Et comme disait Audiard plus prosaïquement « un con qui marche ira toujours plus loin qu’un intellectuel qui pense » !

 

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

11 Responses to Dynamisme et Pessimisme…la Crise de la trentaine

  1. HAYA dit :

    jadore, bravo pour cette belle leçon de vie , je pense que l’on a une obligation de moyen pas de résultats, vous vous etes donné les moyens pour organiser cette séouda, vous ne pouviez pas prévoir le résultat initial (un échec du aux désistements), mais quand on continue de perséverez à se donner les moyens, là c’est d’ qui intervient pour nous offrir le résultat escompté.

  2. Chem dit :

    Très beau article (félicitation pour sa taille raisonnable :p )

  3. David Jarach dit :

    Bel article, j’ai bien aimé, mais j’ai tendance à penser que les qualités de leadership ou d’inertie sont davantage dues à au caractère qu’à l’âge (même si bien sûr l’âge joue un petit rôle d’affinage).
    Bref, même à 20 ans, tu n’aurais surement pas trouvé ces 3 jeunes gars, et ton génial beau frère continuera à te sauver la vie même quand il aura la trentaine😉

    • trente-trois dit :

      Merci David, tu sais toujours éloigner par la gauche et rapprocher par la droite😉 .
      Oui je pense que tu as raison sur ce point: a 20 ans j’aurai été aussi inerte qu’a 30 et en effet la personnalité compte pour beaucoup. Mais je suis ainsi, toujours en avance sur mon temps !
      Plus globalement, constate avec moi que des révélations de personnalités (ou des confirmation aussi) se font davantage a partir de la trentaine, tu sais, juste avant la crise de la quarantaine qui remet tout a plat pour permettre aux quinquas de briller juste avant leur retraite, prélude a la sagesse avant le cimetière😉

      • David Jarach dit :

        Oh moi la trentaine je viens tout juste d’y entrer, je n’ai pas encore le recul nécessaire pour te répondre… Mais ne te focalise pas autant sur l’âge, ce n’est qu’un indicateur parmi tant d’autre, qui n’a pour unique intérêt sa facilité à être mesuré.

  4. Bravo pour cet article. Il m’a donne la pêche à bientôt 65 ans! Je me suis souvenue que mon anniversaire tombe le jour ou nous avons traverse la Mer Rouge, le jour où Nahshon a mis le pied dans l’eau le premier! Si c’était bon pour lui alors pour moi aussi.
    Ne vous inquiétez pas:les crises, c’est tout simplement la vie.

  5. SIMONY Yves dit :

    I n’y a pas d’âge qui (ne) tienne ! Veuf avec 2 enfants à 33 ans, je me suis remarié à 57, et nous avons eu un petit Noé il y a 2 mois. Et je vous garantis que ça donne une « pêche » extraordinaire ! Comme votre article, au demeurant…

    • trente-trois dit :

      Mazal Tov Mr Simony ! Ca me fait vraiment très plaisir, bienvenue à Noé et bon courage pour vos nuits blanches😉 !

      • SIMONY Yves dit :

        Désolé de peut-être vous décevoir, mais mon Noé fais ces nuits depuis plus d’un mois ! (Il est vrai que je me lève tôt et que parfois, c’est plutôt moi qui le réveille…) Il suffisait d’être à l’écoute et de savoir anticiper…

        • trente-trois dit :

          (être à l’écoute, anticiper et je rajouterai regarder vers l’avenir avec des yeux qui pétillent: pas mécontent de vous retrouver Mr Simony, vous n’avez pas changé !)

  6. Bravo! Très belle histoire et merci pour cet article d’une rare pertinence.

    Je crois en effet qu’à 30 ans s’installe, avec le sentiment d’avoir basculé définitivement dans le monde des adultes, une forme de résignation. Souvent héritée de l’expérience des générations précédentes qui ont elles mêmes renoncé à un certain nombre d’idéal.

    Dans nos sociétés occidentales où nos besoins fondamentaux (se loger, se nourrir) sont intimement liés à notre capacité à gagner de l’argent (ne dit-on pas « gagner sa vie »?), pas étonnant que très vite nous soyons contraints à un arbitrage entre nos rêves de jeunesse et la nécessité de gagner notre vie.

    Cet arbitrage pourrait s’apparenter à une forme d’instinct de survie. Car finalement à la fin de la journée… il faut manger quoi qu’il arrive!

    Et pour ceux d’entre nous qui vers 30 ans (parfois même avant) se lancent dans la formidable aventure parentale, l’aversion au risque et au changement augmente proportionnellement avec la nécessité d’assurer la survie et l’éducation de notre progéniture.

    30 ans est donc pour beaucoup l’âge de la raison, à partir duquel il faut désormais cultiver de manière délibérée, un certain gout du risque et du changement, au risque justement, de se voir sombrer dans une routine sécurisante… mais parfois mortelle !

    Jérôme (@JBconfidentiel)

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