Yitro, Réouel et H’ovav: Combien Moshé a-t-il eu de beaux-pères ?

(A la mémoire d’Élie, fils de Saada – Léïlouï Nichmat Eliyahou ben Saada
et pour le prompt rétablissement d’Esther Myriam bat Mazal Tov)

Ce texte est librement adapté de l’essai disponible dans le volume 8 de l’incroyable revue H’akira (The Flatbush journal of Jewish Law and Thought).

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Mon-Beau-Pere-Et-MoiPour ceux qui aiment les explications inédites et lumineuses du Rav David Fohrman (par exemple ici), je vous propose cette fois de rester dans la mishpah’o (la famille) et de découvrir une étude réalisée par son beau-frère, Yacov BALSAM, sur une énigme aussi vieille que la Bible. Et de famille justement, voire et surtout de belle-famille, il va en être question.

J’aurai pu intituler ce billet « Finding Yitro » puisqu’il va s’agir de découvrir, ou tout du moins d’avancer une hypothèse sur l’identité réelle d’Yitro et sa relation avec Moshé. Mais j’aurai aussi pu m’inspirer de l’excellente pièce de théâtre  « Le Prénom » (aussi disponible en vidéo), puisque cette étude va tourner autour des nombreux prénoms que la Tradition à réserver au beau-père de Moshé.

Tout d’abord si je vous demande qui est Yitro que me répondrez-vous (ceci pour bien valider ce que la Tradition nous a laissé comme image de lui) ?

  1. Yitro (ou Jetro en français) est le beau-père de Moshé (Moïse)
  2. Père de Tsipora, il est le Prêtre de Midian après avoir été un notable idolatre à la cour de Pharaon
  3. Il s’est converti au Judaïsme et eu égard à ses nombreuses qualités, il a eu le mérite de porter le nom de la paracha de Matan Torah
  4. Éventuellement pour les plus sages, comme le relèvera Rachi, il portait 7 noms, chacun révélant une de ses vertus

Bien.

Maintenant penchons-nous sur 3 passage de la Torah; nommons-les P1, P2 et P3 (ceux qui ont connu le service militaire comprendrons que j’évite le P4) :

P1: 1er passage: Shemot, II, 15 et suiv. :

וַיִּשְׁמַע פַּרְעֹה אֶת-הַדָּבָר הַזֶּה, וַיְבַקֵּשׁ לַהֲרֹג אֶת-מֹשֶׁה; וַיִּבְרַח מֹשֶׁה מִפְּנֵי פַרְעֹה, וַיֵּשֶׁב בְּאֶרֶץ-מִדְיָן וַיֵּשֶׁב עַל-הַבְּאֵר. טז וּלְכֹהֵן מִדְיָן, שֶׁבַע בָּנוֹת; וַתָּבֹאנָה וַתִּדְלֶנָה, וַתְּמַלֶּאנָה אֶת-הָרְהָטִים, לְהַשְׁקוֹת, צֹאן אֲבִיהֶן.יז וַיָּבֹאוּ הָרֹעִים, וַיְגָרְשׁוּם; וַיָּקָם מֹשֶׁה וַיּוֹשִׁעָן, וַיַּשְׁקְ אֶת-צֹאנָם. יח וַתָּבֹאנָה, אֶל-רְעוּאֵל אֲבִיהֶן; וַיֹּאמֶר, מַדּוּעַ מִהַרְתֶּן בֹּא הַיּוֹם. יט וַתֹּאמַרְןָ–אִישׁ מִצְרִי, הִצִּילָנוּ מִיַּד הָרֹעִים; וְגַם-דָּלֹה דָלָה לָנוּ, וַיַּשְׁקְ אֶת-הַצֹּאן.כ וַיֹּאמֶר אֶל-בְּנֹתָיו, וְאַיּוֹ; לָמָּה זֶּה עֲזַבְתֶּן אֶת-הָאִישׁ, קִרְאֶן לוֹ וְיֹאכַל לָחֶם. כא וַיּוֹאֶל מֹשֶׁה, לָשֶׁבֶת אֶת-הָאִישׁ; וַיִּתֵּן אֶת-צִפֹּרָה בִתּוֹ, לְמֹשֶׁה.

15 Pharaon fut instruit de ce fait et voulut faire mourir Moïse. Celui-ci s’enfuit de devant Pharaon et s’arrêta dans le pays de Madian, où il s’assit près d’un puits. 16 Le prêtre de Madian avait sept filles. Elles vinrent puiser là et emplir les auges, pour abreuver les brebis de leur père. 17 Les pâtres survinrent et les repoussèrent. Moïse se leva, prit leur défense et abreuva leur bétail. 18 Elles retournèrent chez Réouël leur père, qui leur dit: « Pourquoi rentrez-vous sitôt aujourd’hui? » 19 Elles répondirent: « Un certain Égyptien nous a défendues contre les pâtres; bien plus, il a même puisé pour nous et a fait boire le bétail. » 20 Il dit à ses filles: « Et où est-il? Pourquoi avez-vous laissé là cet homme? Appelez-le, qu’il vienne manger. » 21 Moïse consentit à demeurer avec l’ homme, qui lui donna en mariage Séphora, sa fille.

On connait tous ce passage, notons toutefois que le beau-père de Moshé ne se nomme pas encore Yitro, mais Réouël et qu’il est bien le père de Tsippora et prêtre de Midian. Jusqu’ici tout va bien. Poursuivons.

P2: 2 eme passage, Bamidbar,10,29 et suiv.

כט וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה, לְחֹבָב בֶּן-רְעוּאֵל הַמִּדְיָנִי חֹתֵן מֹשֶׁה, נֹסְעִים אֲנַחְנוּ אֶל-הַמָּקוֹם אֲשֶׁר אָמַר יְהוָה, אֹתוֹ אֶתֵּן לָכֶם; לְכָה אִתָּנוּ וְהֵטַבְנוּ לָךְ, כִּי-יְהוָה דִּבֶּר-טוֹב עַל-יִשְׂרָאֵל. ל וַיֹּאמֶר אֵלָיו, לֹא אֵלֵךְ: כִּי אִם-אֶל-אַרְצִי וְאֶל-מוֹלַדְתִּי, אֵלֵךְ. לא וַיֹּאמֶר, אַל-נָא תַּעֲזֹב אֹתָנוּ: כִּי עַל-כֵּן יָדַעְתָּ, חֲנֹתֵנוּ בַּמִּדְבָּר, וְהָיִיתָ לָּנוּ, לְעֵינָיִם

Moïse dit à H’ovav, fils de Réouël le Madianite, beau-père de Moïse: « Nous partons pour la contrée dont l’Éternel a dit: C’est celle-là que je vous donne. Viens avec nous, nous te rendrons heureux, puisque l’Éternel a promis du bonheur à Israël. » 30 Il lui répondit: « Je n’irai point; c’est au contraire dans mon pays, au lieu de ma naissance, que je veux aller. » 31 Moïse reprit: « Ne nous quitte point, de grâce! Car, en vérité, tu connais les lieux où nous campons dans ce désert, et tu nous serviras de guide.

Là ça commence à se compliquer un petit peu; le texte est ambigu.
Car faut-il comprendre que c’est H’ovav, le fils de Réouël, qui est le beau-père de Moshé, ou bien que H’ovav est le fils de Réouël, ce même Réouël qui n’est autre que le beau-père de Moshé – cette seconde interprétation étant en parfaite cohérence avec le précédent passage de Shémot.
Admettons que, la célèbre virgule talmudique dont je parlais dans ce fameux billet, aille dans le sens de la continuité et que donc il n’y ait pas de difficulté avec le texte, et aucune contradiction soulevée.

Passons au 3e passage de cette étude:
P3: Choftim 4, 11:

יא וְחֶבֶר הַקֵּינִי נִפְרָד מִקַּיִן, מִבְּנֵי חֹבָב חֹתֵן מֹשֶׁה; וַיֵּט אָהֳלוֹ, עַד-אֵילוֹן בצענים (בְּצַעֲנַנִּים) אֲשֶׁר אֶת-קֶדֶשׁ
(Or, Héber, le Kénéen, s’était séparé des Kénéens, des descendants de H’ovav, beau-père de Moïse; et il avait dressé sa tente vers le Chêne de Çaanannîm, qui est près de Kédech.)

H’ovav est cette-fois clairement identifié comme beau-père de Moshé. Non plus Réouël !?

Et donc il y a contradiction flagrante si l’on se base sur le pshat (sens obvie du texte) :

  • Soit Réouël, beau-père de Moshé, a un fils du nom de H’ovav et le 3e passage est contredit
  • Soit Réouël est le père de Ho’vav, ce dernier étant le beau-père de Moshé et le 1er passage est contredit

En bonus, je vous rappelle toutefois LE seul passage qui nous revient systématiquement en mémoire lorsque nous parlons du beau-père de Moshé, celui qui débute la parasha de la semaine justement (in Shemot, 18,1):

P0:

א וַיִּשְׁמַע יִתְרוֹ כֹהֵן מִדְיָן, חֹתֵן מֹשֶׁה, אֵת כָּל-אֲשֶׁר עָשָׂה אֱלֹהִים לְמֹשֶׁה, וּלְיִשְׂרָאֵל עַמּוֹ: כִּי-הוֹצִיא יְהוָה אֶת-יִשְׂרָאֵל, מִמִּצְרָיִם
Yitro, prêtre de Madian, beau père de Moïse, apprit tout ce que Dieu avait fait pour Moïse et pour Israël son peuple, lorsque l’Éternel avait fait sortir Israël de l’Égypte.

En un mot, Ytro, NOTRE Ytro, celui à qui certains doivent leurs pièces montées et leurs coquelets pendant la séouda qui porte son nom,  c’est Réouël ou H’ovav ?

Premier point pour avancer dans cette énigme, il est évident dans le texte de la Torah – avec 7 occurrences explicites – que Ytro est à la fois:

  1. Le beau-père de Moshé
  2. Et le Prêtre de Midian

Nous savons aussi de H’ovav est le fils de Réouël.

La question se résume donc à dire: Ytro s’appelait-il aussi Réouël ou bien H’ovav fils de Réouël ? Y répondre reviendrait à résoudre notre énigme initiale. Beaucoup de commentateurs se sont penchés sur la question (Ramban, Abravanel, Shadal…) mais nous n’étudierons que deux approches, suffisantes pour converger vers la proposition finale de l’auteur.

L’approche de Rashi:

Déjà pour Rachi, en s’appuyant sur la Mekhilta, il n’y a que très peu de difficultés pour savoir comment s’appelait le beau-père de Moshé (in Shemot, 18,1):

(יִתְרוֹ. שֶׁבַע שֵׁמוֹת נִקְרְאוּ לוֹ רְעוּאֵל יֶתֶר יִתְרוֹ חוֹבָב חֶבֶר קֵינִי פּוּטִיאֵל (מְכִילְתָא
Yithro: Il portait sept noms : Re‘ouel, Yèthèr, Yithro, ‘Hovav, ‘Hèvèr, Qeini et Poutiel (Mekhilta).

Nous serions donc en présence d’une seule et même personne.
Mais en quoi cela nous aide à réconcilier la contradiction littérale des passages P1-P2 et P1-P3 ?

Pour le célèbre commentateur champenois – qui, si j’osais, se confronte à ce problème des trois, à Troyes –  il y a une composante familiale certaine qui agglomère le grand-père et le père. Voici ce qu’il dit sur Bamidbar,10,29 :

« ‘Hovav C’est Yithro, comme il est écrit : « des fils de ‘Hovav, beau-père de Mochè » (Choftim 4, 11). Et que veulent dire les mots : « Elles vinrent vers Re‘ouel leur père » (Chemoth 2, 18) ? Cela nous apprend que les jeunes enfants donnent à leur grand-père le titre de père. Yithro portait plusieurs noms : « Yithro » parce qu’il a fait ajouter (yèthèr) un chapitre à la Tora, ‘Hovav parce qu’il aimait (‘hivav) la Tora, etc. (Sifri). »

Voila, problème réglé pour Rachi: « Papi/Papa« , c’est presque pareil finalement: Réouël n’est donc pas le père de Tsippora, mais son grand-père. Et H’ovav-Ytro son père.

Bizarre: Rachi expliquait pourtant juste avant que Réouël, Ytro et H’ovav, c’était la même personne ? Comment Rachi peut-il lui-même se contredire ?

L’approche d’Ibn Ezra :

Pour ce commentateur très attaché au pshat, le mot  חֹתֵן que nous traduisons par « beau-père » peut aussi signifier « beau-frère ». Voici ce qu’il écrit sans son commentaire sur Bamdibar 10:29:

והנה חובב הוא בן רעואל והנה הוא אחי צפורה. ולפי שיקול הדעת שהוא
יתרו, בעבור חנותנו במדבר (במדבר י, לא) ואמר על דבר יתרו כאשר
בא אל המדבר אשר הוא חונה שם (שמות יח, ה)

« H’ovav est le fils de Réouël et [donc] le frère de Tsipora. Et il semble qu’il s’agisse de Yitro, car il campait avec eux dans le désert (comme écrit dans Bamidbar 1:31) et il est écrit au sujet de Yitro, lorsqu’il vint dans le désert « à l’endroit où il campe » (Chemot 18:5) »

Là encore, pas de problème, la contradiction est levée par simple extension sémantique: Beau-père/Beau-frère, c’est la belle-famille en somme. De plus il n’existe pas dans la Torah de terme pour signifier le frère de l’épouse (le Talmud puis l’hébreu moderne s’en chargeront ultérieurement).
A la limite, Ibn Ezra peut par son explication combler cet étrange manque.

Bizarre aussi: comment distinguer alors avec un même mot la parenté d’un individu ? Et de surcroît comment affirmer que Yitro soit H’ovav et pas Réouël puisqu’Yitro est nommé par ce même mot:  חֹתֵן ?

Critiques des deux approches:

  • Rachi semble forcer le texte, car ce ne sont pas les filles qui appellent leur grand-père « papa » mais bien le texte lui-même. D’ailleurs dans la suite le pshat continue et insiste bien, contextuellement  sur la relation père-fille (« et lui donna en mariage Tsippora, sa fille »…depuis quand un grand-père décide à la place du père ? A moins de dire aussi  que le mot fille signifierait aussi petite-fille, mais le texte serait alors violenté deux fois de suite)
  • Le mot « père » אב, est plutôt employé dans le sens d’ancêtres comme dans « mes pères » (in Ber 48:16). Mais comme grand-père direct ?
  • Rachi nous parle d’un grand-père Réouël « Prêtre de Midian » (P1), ce n’est pas plutôt Ytro, donc H’ovav, donc son fils qui l’était ? Et d’ailleurs son fils, où est-il dans cette histoire, surtout au moment du mariage de Tsippora sa propre fille ?
  • Ibn Ezra justifie quant à lui sa proposition par des références circulaires (on tourne toujours autour des 3 passages en question). Comment prouver que beau-père et beau-frère puissent être homonymes, par ailleurs? Il ne le dit pas. En revanche il déduit que H’ovav est forcément Yitro, puisque dans P0 et P2 on parle d’un même homme qui connait bien les lieux de campement dans le désert…
  • Et puis, si  חֹתֵן posséderait cette double signification, pourquoi alors ne pas l’appliquer aussi à Yitro dans les 7 références explicites où on lui accole le statut de  חֹתֵן  ? Sauf que si l’on était jusqu’au-boutiste et que l’on se résous à reconnaître en Yitro le beauf’ de Moshé alors comment expliquer que la Tradition de nos ancêtres, ait pu évacuer cette éventualité pour n’en retenir que la relation beau-père/gendre ?

L’hypothèse qui va mettre tout le monde d’accord

Yacov BALSAM va proposer une possible réponse tout à fait pertinente. Son beau-frère (ou son beau-père pour Ibn Ezra), le Rav Fohrman, pourrait même en être jaloux.

Mais avant tout, regardons  Shémot 2,23 et suiv:

כג וַיְהִי בַיָּמִים הָרַבִּים הָהֵם, וַיָּמָת מֶלֶךְ מִצְרַיִם, וַיֵּאָנְחוּ בְנֵי-יִשְׂרָאֵל מִן-הָעֲבֹדָה, וַיִּזְעָקוּ; וַתַּעַל שַׁוְעָתָם אֶל-הָאֱלֹהִים, מִן-הָעֲבֹדָה. כד וַיִּשְׁמַע אֱלֹהִים, אֶת-נַאֲקָתָם; וַיִּזְכֹּר אֱלֹהִים אֶת-בְּרִיתוֹ, אֶת-אַבְרָהָם אֶת-יִצְחָק וְאֶת-יַעֲקֹב. כה וַיַּרְא אֱלֹהִים, אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל; וַיֵּדַע, אֱלֹהִים.
23 Il arriva, dans ce long intervalle, que le roi d’Égypte mourut. Les enfants d’Israël gémirent du sein de l’esclavage et se lamentèrent; leur plainte monta vers Dieu du sein de l’esclavage. 24 Le Seigneur entendit leurs soupirs et il se ressouvint de son alliance avec Abraham, avec Isaac, avec Jacob. 25 Puis, le Seigneur considéra les enfants d’Israël et il avisa.

Le texte encore une fois pris dans son sens obvie, ne dissimule pas le fait qu’un nombre important d’années se soient écoulées entre la fuite de Moshé de la cour royale, jusqu’à l’épisode du Buisson Ardent. Dans l’intervalle aussi Moshé se maria, devint berger, et eut 2 enfants. Quoiqu’il en soit la Tradition indique clairement que Moshé à alors 80 ans lorsque Dieu lui ordonne de retourner en Egypte pour la libération des Bné Israel à Pharaon.
Mais quelle est alors la durée de ce « long intervalle » à Midian ?

Selon les différents midrachim et même Ramban, la fuite d’Egypte a eut lieu lorsque Moshé avait entre 12 et 40 ans. Ce qui nous ferait une installation provisoire à Midian variant entre 40 et 68 ans…Ce qui représente a minima une génération entière.

Reprenons à présent notre énigme sous forme de proposition:

  • P0: « Ytro est le beau-père de Moshé »
  • P1: « Réouël est le beau-père de Moshé »
  • P2: « H’ovav, fils de Réouël, [est le] beau-père de Moshé »
  • P3: « H’ovav est le beau-père de Moshé »

Ytro, H’ovav et Réouël sont tous les 3 les beaux-pères de Moshé.
Ça fait beaucoup pour un seul homme, je précise, monogame…

De manière analytique:
Ytro sort du problème, car ce peut très bien être un des sept noms accordé au beau-père de Moshé. En tous cas aucune contradiction littérale ne concerne le prénom « Ytro ».
En utilisant la finesse de raisonnement d’Ibn Ezra, il est clair que H’ovav et Ytro sont une seule et même personne.

Que nous reste-t-il alors si nous voulons faire coïncider le texte ? Plus qu’ une solution: et si Réouël et H’ovav était la même personne ? Après tout c’est ce que Rachi nous proposait dès l’abord.
Mais si c’était le cas alors le père aurait nommé son fils (selon P3) avec le même prénom : Réouël est le grand-père, qui a eu un fils qu’il a aussi nommé Réouël (et H’ovav et Ytro) et c’est ce dernier qui a donné sa fille Tsippora en mariage à Moshé.

Difficile à avaler ?

Qu’un père utilise son prénom pour nommer son fils ? Que Réouël nomme Réouël ?
L’originalité de l’hypothèse tient alors dans cette seule question:

« Mais…qui a dit qu’il s’agissait d’un prénom ?! »

Et s’il s’agissait en fait d’un…Titre de fonction ?

Que signifierait d’ailleurs Réouël ?
Parmi les possibilités, retenons les deux plus probables racines : רֵעַ et רוֹעֶה, soit « ami » ou « pasteur/berger ».
Ce qui donnerait pour Réou-ël un sens proche de « Ami de dieu » ou « Pasteur de dieu ».

Quelle que soit la vraie signification, il apparaît clairement que ce prénom est tout à fait en phase avec la fonction de Prêtre de Midian.
Réouël est un titre religieux, d’après cette hypothèse. D’ailleurs il n’est jamais fait mention dans la Torah d’un « Réouël Prêtre de Midian », tous les termes étant accolés. A la place, et pour éviter cette redondance absurde, il est écrit soit Réouël soit Prêtre de Midian. La périphrase est vraiment flagrante. Il s’agirait donc d’une même connotation spirituelle et pastorale.

D’ailleurs, jetons un regard sur les autres « prénoms » qui ne sont en fait que des appellations honorifiques pour dénommer ceux qui ont du pouvoir:

  1. Pharaon évidemment ! (qu’il se nomme en réalité Ramses, Oupouaoutemsaf, Ptolémée ou Toutânkhamon)
  2. Avimelech (Titre royal des Philistins, depuis AvraHam jusqu’au Roi David)
  3. Agag (Titre des rois d’Amalek, depuis Moshé jusqu’à Samuel)
  4. Malki-Tsedek (Rois de Jérusalem, depuis Bereshit jusqu’aux Téhilim)

Alors, pourquoi pas Réouël, pour signifier le Grand Prêtre ? un peu comme le patronyme « Cohen » chez les juifs ?

Avantage de cette hypothèse:

Tout se tient.

Résumons les propositions une dernière fois:

P0: Ytro, beau-père de Moshé, est Prêtre de Midian
P1: Réouël, prêtre de Midian, a une fille Tsippora, qu’il donne à Moshé, devant ainsi son beau-père
P2: H’ovav, fils de Réouël,  est selon une lecture, beau-père de Moshé
P3: H’ovav est le beau-père de Moshé

A l’époque de la fuite de Moshé en terre midianite, le Réouël, c’est à dire le Prêtre idolâtre  a un fils, Ytro/H’ovav et une petite fille, Tsippora.
Les années passent. Le Grand-père idolâtre en profite d’ailleurs pour passer de vie a trépas. Son fils, Ytro, reprend le flambeau: il est nommé à présent aussi Réouël, donc Prêtre (P1).
Mais quelque chose en lui l’interroge  il n’est pas aussi convaincu dans les pratiques païennes que l’était feu son père.

L’irruption de Moshé dans sa vie, l’épisode du Buisson Ardent puis la Sortie d’Egypte et l’ouverture de la Mer des Joncs, avant Matan Torah vont chamboulé son existence, mais petit à petit, rationnellement.

Regardez le verset 21 de P1: « Moïse consentit à demeurer avec l’ homme, qui lui donna en mariage Séphora, sa fille. »
L’homme c’est Ytro, le nouveau Réouël, mais qui est traversé par une crise de foi si l’on peut dire, et qui commence à rejeter son titre d’autorité religieuse, son prestige héréditaire, pour se réfugier dans son intime individualité. L’homme.
A ce propos, dans tout le reste du Tanach’, plus jamais Ytro ne sera renommé Réouël, charge honorifique. Il préférera la périphrase de Cohen Midian, prêtre de Midian, fonctionnaire du culte, anonyme dans son ministère, et ce, pour souligner qui est celui qui est venu se convertir au Judaïsme et pour nous laisser mesurer le chemin qu’il a parcouru. En réalité ce terme « Cohen Midian » ne devrait pas être traduit par « Prêtre » mais plutôt par « ex-Prêtre ».

A présent, Rachi qui décrit les 7 noms de Ytro, en y incluant Réouël, n’est plus en contradiction avec lui-même. Avec cette hypothèse, il y a des Réouël à chaque génération et effectivement, dans le passage P1, Ytro/H’ovav est bien le nouveau Réouël en exercice. Il n’a pas disparu de l’histoire, laissant un grand-père marier sa petite-fille.
Ce qui ne contredit en rien le passage P3, puisque Ytro/H’ovav est également le fils de l’ancien Grand Prêtre idolâtre, l’ancien Réouël.

Moshé a donc bien eu un seul et unique beau-père, Ytro, ex-Prêtre de Midian, ce qui est conforme à la Tradition.

Tout se tient.

matan torah

PS: Ytro, H’ovav et Réouël… devant ce trio qui fait la paire, je me permets aussi une tentative d’expliquer la fuite précipitée de Moshé après l’épisode du Buisson Ardent (il n’a même pas eu le temps de faire la Brit Mila à son second fils): Certes 3 beau-pères c’était déjà une énigme…Mais imaginez alors 3 belles-mères !
On comprendrait mieux qu’il ait préférait fuir sur le champ, quitte à affronter l’empire égyptien à lui tout seul !

PPS: ce dernier commentaire justifiant à mon avis, toute l’inanité du concept de la polygamie (et sa cohorte de poly-belle-mamies…)😉

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

2 Responses to Yitro, Réouel et H’ovav: Combien Moshé a-t-il eu de beaux-pères ?

  1. Ping : Yitro, Réouel et H’ovav: Combien Moshé a-t-il eu de beaux-pères ? | La Voie Juive

  2. joel dit :

    Excellent !

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