‘Fame’ ou Flamme ? Quand le feu est de paille ou de joie

« flameOui, oui ma grand-mère descendait dans la cave tous les vendredis soirs pour allumer en silence deux veilleuses ».

Voilà a peu de choses de près comment les descendants de marranes en Espagne ou en Amérique du Sud évoquent le débris de judaïsme qui a subsisté jusqu’à aujourd’hui dans le cœur de ces juifs contraint de cacher leur foi depuis les sombres heures de l’Inquisition.

Une flamme. Discrète. Mais pour laquelle tant de risques sont pris et qui perdure depuis six siècles.

Il y a quelques décennies de cela,  Andy Wahrol, l’oracle underground, prédisait: « Tout le monde aura son quart d’heure de célébrité » tandis que se préparait à Broadway la comédie musicale ‘Fame’ dont nous connaissons tous la musique phare qui disait entre autre:

« fameBaby, look at me  And tell me what you see
You ain’t seen the best of me yet.
Give me time, I’ll make you forget the rest.
[..]Don’t you know who I am?

Remember my name. Fame!
I’m gonna live forever
I’m gonna learn how to fly–high!

I feel it comin’ together
People will see me and cry. Fame!
I’m gonna make it to heaven
Light up the sky like a flame. Fame!
I’m gonna live forever
Baby, remember my name
Remember, remember, ... »

Des décibels, de l’énergie, de l’exaltation, des palpitations, de l’enthousiasme communicatif. Fame  ou Flash Dance, même époque, mêmes valeurs, mêmes impulsions de bâtir un monde sur la célébrité juvénile éclatante et bruyante. Fugace comme l’éclair d’un Flash aussi – au grand désespoir de ceux qui y ont voué corps et âmes. Car comme le grand Charles Aznavour le rappelle souvent (Alzheimer faisant désormais de l’ombre à son fidèle imprésario de toujours Léon Sayan) aux naïfs participants de télé-crochet sauce The Voice:

 » Le plus difficile  ce n’est pas de réussir, c’est de durer« 

Autre temps. Tout le monde se prépare, c’est la Fête nationale. Le jour de Liberté.
Une fois par an, on célèbre la prise du pouvoir des faibles contre les puissants, des pauvres contre les riches, des exploités contre les exploiteurs.
C’est un peu la même histoire à travers les âges et les peuples au fond.
En France le 14 Juillet marque ce tournant. Ailleurs ce sera le 4 Juillet et encore ailleurs
L’indépendance semble universelle, transcendant les époques comme les hommes.

Oui mais se traduit-elle de la même façon partout ?

Si j’évoque les fêtes nationales, c’est parce que la société contemporaine ne déroge pas à trois axes selon lesquels les révolutions, les déclarations, les référendums, les sacres se positionnent:

  • Événement historique, apaisé ou sanglant, aboutissant à une indépendance (territoriale, politique, économique…)
  • Festivités la veille de cette date fatidique
  • Journée chômée ou allégée pour célébrer en famille ou entre amis

Pourtant puisque nous sommes à H’annouca, mesurons ensemble les différences primordiales entre notre fête et un 14 Juillet par exemple.

  • La poignée de Maccabées  a remporté une victoire militaire sur les puissant envahisseurs Séleucides, réinvestis le Temple de Jérusalem, réintroduit le culte et ont poursuivis leur insurrection jusqu’à l’indépendance.
  • Les misérables sans-culottes ont renversé par la force la Monarchie en place, envahis les palais, détruit symboliquement La Bastille, et poursuivi, par la Terreur, leur Révolution jusqu’à la prise du pouvoir définitive par le Peuple.

Deux dates symboliques qui vont décider pour la postérité de marquer ces évènements: le 14 Juillet 1789, et le 25 Kislev 3622

delacroix

Mais précisément la postérité, comment va-t-elle les commémorer ? C’est là que se fait jour la différence la plus flagrante :

– D’une part chez les juifs, H’annouca ne sera pas la Fête nationale ou même la Fête d’Indépendance, évidemment parce que d’Indépendance il n’y en a eu guère depuis les 21 derniers siècles. Mais au delà de cette évidence  les Sages d’Israël ne vont retenir de ce fait historique, pourtant dernière fête chronologiquement instaurée, que la dimension miraculeuse et spirituelle et accessoirement la victoire militaire (quelques lignes discrètes dans le Talmud -Traité Shabbat 21b-23a). Le poids du corps va se porter sur l’élaboration de lois très précises sur les luminaires, leur nombre, leurs durée, la qualité de leur mèches etc.
Ou comment sacraliser un temps qui se prêterait plutôt à une liesse populaire incroyable où l’on encenserait la force, la bravoure, le courage, la jeunesse…
D’ailleurs, globalement H’annouca pour le peuple, en cette fin de Kislev, dans le froid et parfois la neige, c’est surtout la H’anoukia que l’on allume crescendo durant les 8 jours de fêtes (et un peu aussi les beignets qui participeront à nous faire ressembler à Homer Simpson d’ici Pourim).

– D’autre part , chez les Nations, et par exemple pour fixer les idées, le 14 Juillet, c’est surtout – en ce jour unique !-un rappel que la Force militaire et le pouvoir politique appartiennent toujours au Peuple (défilé militaire, discours présidentiel, jour férié). C’est l’occasion, en ce début d’été, durant ces longues journées ensoleillées, de profiter d’un week-end (d)étendu pour apprécier les feux d’artifices au milieu d’une nuit étoilée…

Quel est le lien entre toutes ces histoires me direz-vous ? Quel rapport entre une fête d’indépendance, une comédie musicale, des soufagnyot (beignets de H’annouca) et des marranes ?

Eh bien ils stigmatisent tous une césure nette entre notre société inspirée d’Athènes et le message des Zikné Israël. Et c’est souvent dans les détails que se cachent les différences fondamentales: entre une société moderne toute entière impatiente d’assister à un feu d’artifice lors d’une soirée unique, et un commandement rabbinique d’allumer une puis deux…jusqu’au huit petites lumières qui doivent durer un certain temps pendant huit nuits. Un rendez-vous champêtre collectif mais égoïste et sporadique vs. une intimité individuelle tournée vers les autres et qui perdure.

On ne saurait mieux décrire en effet notre société moderne, celle de l’entertainment,  par cette instinct de briller, coûte que coûte, ne serait-ce qu’un instant. Ce besoin impérieux, aujourd’hui comme au temps de la Grèce, d’inonder le public pour impressionner la rétine…

feu-d-artifice
Sauf que de persistance rétinienne, il n’y en a pas. De Paris Hilton, Kim Kardashian, Mickael Vendetta, Lindsay Lohan, Lady Gaga,  et tant d’autres it-girls et socialites (rien à voir avec le PS) que restent-il encore ? Que restait-t-il  déjà malgré toutes leurs extravagances de plus en plus outrageuses ? Quel est le prix pour ce trop long quart d’heure de célébrité pour lequel ils feraient feu de tout bois ? Drogues, sextapes, alcool…Amy Winehouse,  Brian JonesJimi HendrixJanis Joplin et Jim Morrison ou Kurt Cobain comme tant d’autres artistes au même âge ont davantage succombé aux brûlures des projecteurs du Hall of Fame, qu’a une ridicule « malédiction des 27 ans ».

Voilà un nouveau message de H’annouca, en s’inspirant d’Aznavour cette fois:

 » Le plus difficile  ce n’est pas de briller, c’est de durer ».

Car de ce feu de paille dont nous abreuve les médias, il faudrait juste reconnaître qu’il ne mène qu’au néant de l’obscurité et de l’oubli. L’invective du générique de Fame n’est pas tant d’être célèbre que d’être inoubliable éternellement. Relisez-le et considérez à présent les mots en gras que j’ai sélectionné.

Mesurez le souhait suprême : « Remember my name« , comme si au fond, personne n’était dupe et que le vrai enjeu, au-delà des étincelants moments de façades, résidait bien dans la continuité et la persistance. Durer, disions-nous. Mais-t-on déjà vu un feu d’artifice durer autant qu’une petite flamme ?

C’est alors que l’on comprend que l’enjeu du miracle de H’annouca ce n’est pas le haut-fait de la guerre menée contre les Séleucides. Ce n’est pas le courage, l’énergie, l’exaltation militaire. Ce n’est pas le flamboyant de l’héroïsme chanté par Homère (pas Simpson, l’autre, l’original).

L’enjeu est au contraire incarné par une fiole d’huile, ridicule petite fiole, dont le contenu combustible était à peine suffisant pour subsister une journée…et qui pendant 8 jours et 8 nuits, va durer.
Que cette lumière-là, miraculeuse quoique discrète, recèle la vraie dimension d’un célébration et que toutes autres festivités basées sur l’instantané, l’éclatant, l’aveuglant ne précède justement que la cécité tragique…

A ce sujet le Rav Hutner dans son Pah’ad Yitsh’ak reprend dans Bereshit Rabba que le deuxième verset de la Bible décrit les 4 exils d’Israël et notamment que le terme hocheh‘ -l’obscurité- symbolise celui de Yavan, la Grèce. Le symbole de la société cultivée, qui place l’Esprit au-dessus de tout, qui ambitionne de réserver le pouvoir de la Cité aux philosophes, cette Grèce-là (et encore plus cet insipide ersatz assyrien d’Antiochus épiphane) ne mène qu’à l’obscurité la plus grande.
En regard de ce péril, le Juif avance avec sa Hannoukia, ce phare  faisant écho aux nerot du chabbat allumées clandestinement depuis Isabelle la Catholique, dans la tempête des images et le vacarme des ondes (et parfois hélas des bottes). Progressivement sa lumière à lui ne va pas en s’évaporant avec fracas et grondements mais tout au contraire en croissant silencieusement.

D’ailleurs il ne faut pas chercher bien loin un peuple peu nombreux, ridiculement faible, mais qui – lumière inextinguible parmi les Nations- est toujours là, qui obstinément subsiste,  malgré la fureur des empires grandioses et supposément éclairés qui l’ont dominé si ce n’est qui ont planifié sa destruction. Des fastes de la Grèce à la magnificence des Perses, des splendeurs de Babylone aux extravagances de Rome, tous ont pourtant disparus avec perte et fracas, tous n’ont finalement comme seul lien avec le vivant que ce petit peuple Juif qu’ils ont séduit pour mieux le mépriser, dénigrer pour mieux l’achever, haï pour mieux en effacer jusqu’au souvenir. Et pourtant qui l’eut crû tandis que ces Empires brillaient de mille feux dans le tumulte bruyant de leur gloire éphémère ?

Le Juif, lui, digne fils d’Israël, digne fils de ce Yaacov qui n’aspirait qu’au calme et frémissait à la moindre turbulence, ce Juif donc sait que le bruit ne fait pas de bien et que le bien ne fait pas de bruit. Tel l’ancêtre du marrane, il œuvre pour que sa flamme se consume encore tandis que le feu d’artifice n’est déjà plus qu’un souvenir.
Que sa « célébrité » à lui c’est de se jouer du temps comme elle se joue de ceux qui se brulent pour l’arracher.
Que son feu à lui est tout de joie ce pendant que celui de paille est déjà refroidi.

Il est le Juste qui apprend d’une étoile même éteinte depuis des millénaires comme le Beth Hamikdach de Jérusalem, qu’une minuscule lumière silencieuse peut encore nous guider dans la nuit enivrante d’Athènes.

Et en retour, il est le  Tsadik  (צ) qui devant « Yavan »  (יון) … va donner « Tsion » (ציון).

H’ag Ourim Sameah !

hannouka

PS: Je vous parlais d’Aznavour pour la chanson, mais la figure indémontable du PAF, après Zitrone, ça reste encore Michel Drucker ! A croire que ces deux-là ont quand même retenus quelque chose du Talmud Torah !

PPS: Et puisque on y est, dans ce monde si éphémère de l’audiovisuel, à votre avis quelle est l’émission de télévision la plus ancienne du monde et toujours à l’antenne avec le même présentateur ? … « A Bible Ouverte » du Rabbin Josy Eisenberg !…Durer, vous dis-je, c’est une talent de juif !

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

7 Responses to ‘Fame’ ou Flamme ? Quand le feu est de paille ou de joie

  1. David Jarach dit :

    Très joli, même si beaucoup de références me font défaut…
    (juste une petite coquille : « souvagnyot », j’imagine que tu as voulu dire « soufganyot »)

  2. piroulie dit :

    Excellent article dont j’apprecie le fond et la forme et que je partage avec plaisir sur ma page FB

  3. Jonathan dit :

    Interessant mais faire le paralele avec noel le serait encore plus, surtout lorsque la gmara nous raconte qu’il s’agit de la meme fete :
    Noël et Hanouka fêtent toutes les deux le début du rallongement des jours, une le 25 décembre l’autre le 25 Kislev.
    Explication : la fête de Hanouka a été initiée par Adam Harishon lorsque pour la première fois il a vu les jours raccourcir, il a pensé que le soleil allait complètement disparaitre a cause de sa faute. Il a alors jeuné durant 8 jours. Lorsqu’au terme de son jeune il a vu que les jours recommençaient a s’allonger, il a compris alors que c’était ainsi que le monde fonctionnait. Il a de ce pas feté ca avec huit jours de fête. Puis ses descendants sont venus, ceux-ci (les juifs) ont institué ces jours pour Dieu, et ceux-ci (les non juifs) les ont institués pour les divinité païennes.
    (Cette histoire est relaté dans la gmara Avoda Zara, Daf 8 Amoud 1, je copie colle le lien juste après)
    L’histoire de Yeouda Hamakabi et cie n’est arrivé que bien plus tard dans l’histoire juive…

    תנו רבנן » [שנו רבותינו]:

    לפי שראה אדם הראשון יום שמתמעט והולך,

    אמר: « אוי לי, שמא בשביל שסרחתי עולם חשוך בעדי וחוזר לתוהו ובוהו,
    וזו היא מיתה שנקנסה עלי מן השמים »,

    עמד וישב ח’ ימים בתענית [ובתפלה],

    כיון שראה תקופת טבת וראה יום שמאריך והולך,

    אמר: « מנהגו של עולם הוא »,

    הלך ועשה שמונה ימים טובים,

    לשנה האחרת עשאן לאלו ולאלו ימים טובים,

    הוא קבעם לשם שמים,

    והם קבעום לשם עבודת כוכבים. »

    (תלמוד בבלי מסכת עבודה זרה דף ח עמוד א)

  4. Eve b dit :

    article intéressant il aurait fallu aller peut être plus loin et questionner sur la signification de l’allumage public des habad! est il vraiment dans l’esprit de hanouka ,  » de cette discrète lumière » ne prend il pas le tournant du 14 juilletet du feu d’artifice?!!! cette polémique peut vous attirer des foudres mais faudrait que quelqu’un ait un jour le courage de le faire.

  5. Zirgel marc dit :

    Sauf que… Sauf que… Hanouka est avant toute chose, historiquement, une guerre civile, et même une guerre de classes entre Juifs. Donc oui, on en revient au 14 juillet: même esprit, et même contexte. Nos Rabbins ont voulu jouer l’apaisement social, et n’en retenir que le dernier épisode. Au-delà, Hanouka nous (dé)montre que le Judaïsme persiste et signe au travers des siècles, et que sa flamme brille toujours. Et puis au final, tiens, les trois courants du judaïsme se tapent toujours dessus !

  6. AKazan dit :

    Dans la lignée, je suggère cet article qui – outre une piste de réponse à Eve sur l’allumage public, pose de nombreuses questions !

    http://www.yechiva.com/index.php/paracha/berechit/vayehi/488-parachat-vayehi-essai-sur-la-symbolique-du-poisson

  7. Esther dit :

    On retrouve avec plaisir MET [eh oui maintenant qu’il partage son blog-temps avec actualités-feu il se fait plus rare par ici;))] pour un de ses articles à la fois simple, profond et efficace! Merci!

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