Aristocratie ou Démocratie, l’Election peut-elle être Populaire? Explorations sur le Décalogue

(A la mémoire d’Élie, fils de Saada – Léïlouï Nichmat Eliyahou ben Saada)

Il y a quelques semaines, il ne vous a pas échappé qu’Israël a vécu une crise interne suites aux évènements dit de Bet-Shemesh. Sans revenir une énième fois sur ces faits, scandaleux s’il en est, le plus marquant fût à mes yeux la scission franche entre deux visions du judaïsme et ce, au sein même de la tendance orthodoxe. En avant-propos, et pour désamorcer tout malentendu, il ne sera pas fait mention ici ni de politique intérieure, ni des orientations médiatiques supposément amorales ou hostiles, ni de l’opposition laïcs-religieux qui traversent continuellement la société israélienne. Le périmètre de cette étude, concernera la vision du judaïsme, et sa rupture avérée et flagrante, parmi la population juive orthodoxe. Un schisme qui couvait évidemment depuis des décennies, mais qui à la faveur de ces incidents a franchi un stade inédit jusqu’alors.

Top Down ou Bottom Up : un schéma de l’orthodoxie

Nous avons en effet depuis, et jusqu’à maintenant, deux blocs en présence: ceux parmi les harédim (craignant Dieu) qui s’opposent à ces excès « ségrégationnistes » (j’abhorre ce terme mais il a l’avantage de la concision) envers la gente féminine et de l’autre un regroupement de juifs orthodoxes, manifestement minoritaire mais appuyé ou protégé par des éminences qui font autorités, aux silences coupables, et pour qui, seule leur lecture de Loi, fait foi. J’insiste pour dire que les personnes en présence sont indistinctement les mêmes vu de l’extérieur : chapeau, barbe, péot, costume noir mais aussi priorisation à l’Étude, respect scrupuleux des règles etc. La fracture dont il est question se situe sur le plan théologique. Les uns, majoritaires et souvent sioniste, appliquant strictement les règles talmudiques les plus contraignantes dans une optique élitiste mais populaire. Les autres, ouvertement a-sionistes, se référant au même substrat, mais dans une visée plus élective et aristocratique, persuadés qu’ils sont les seuls bénéficiaires et dépositaires de la Loi, défendue à tout prix et surtout des outrages de la société moderne- voire des traitres parmi les leurs.

J’ai précisé que je ne parlerai pas de politique et pourtant voilà que je viens d’évoquer le sionisme. C’est à dessein. Il n’est pas étonnant en effet que ceux qui continuent à rejeter la réalité d’un État Juif ne s’embarrassent plus à vomir (pour ne pas dire cracher) sur ses citoyens, fussent-ils juifs, comme eux.
Comme eux ? Vraiment ?
Cela démange tellement de remarquer que visiblement certains se sentent plus authentiquement juifs que d’autres. Qu’ils se considèrent pour les membres d’une caste exigeante et sélective, qui ne tolère aucun écart de comportement entre pairs, mais qui s’autoriserait à détester ceux qui n’en sont pas. Une élite hermétique, étanche, aveugle et sourde. Je grossis volontairement le trait mais je ne crois pas pour autant être dans la caricature.
A l’opposé, nous pouvons encore nous féliciter de voir l’autre versant de l’orthodoxie juive, celui-là plus du tout marginal, œuvrer d’une manière tout autant rigoureuse voire austère, mais dans une conception engagée dans les affaires du monde. Une élite cette fois-ci, qui à l’image d’une locomotive ne démarrerait pas tant que tous les wagons n’aient pas finis d’être affiliés.

Israël et l’ouverture de l’orthodoxie

Mais comment alors définir le mouvement Harédi ? Le Judaïsme orthodoxe est-il en d’autres termes une émanation aristocratique, extirpée de la plèbe grâce à l’Étude permanente, dirigée par l’Autorité Suprême du Gadol Hador (le Grand de la génération)- ou bien une partie intégrante du Peuple, (dé)vouée à propager la Torah et ses commandements parmi les couches les moins privilégiés (voire opposés) de ce point de vue-là, et rejoignant paradoxalement l’impératif concret de fraternité des Habadnik ou des Breslev ?
Car historiquement, rappelons-le, ouverture et orthodoxie ont longtemps été antinomiques. Il suffit de demander un rapide cours d’histoire à n’importe quel adepte d’un mouvement H’assidique issu du Becht et l’on constatera aisément qu’il y a plusieurs siècles déjà l’Étude exclusive produisait déjà une communauté orthodoxe renfermée sur elle-même, peu amène de compatir voire de coexister avec la masse juive souvent inculte et méprisée. La séparation serait donc une attitude bien ancrée dans le monde Harédi. Si ce n’était précisément l’existence de l’état hébreu qui par la promiscuité salvatrice qu’il a permis à démultiplier les interactions entre populations, faisant tomber progressivement énormément de barrières idéologiques religieuses. Mais sans les faire disparaître toutes et totalement. Et c’est précisément sur cette ligne de rupture que la question du schéma directeur du monde orthodoxe est prégnante.

Avant de proposer une piste de réponse, il y a également une seconde question plus contingente cette-fois: Pourquoi évoquer ce sujet, polémique mais passé (on l’espère!), ici et maintenant ?

Parce que justement, ici et maintenant, c’est la paracha (péricope) d’Yitro, dans laquelle figure notamment et notoirement l’énoncé du Décalogue, les Dix Commandements. Et que cette paracha renferme des approches et d’illustres personnages qui peuvent et doivent être de sérieux éclairages sur les évènements récents. Aussi et surtout pour ceux qui excellent à commenter le passé à l’aune de la Torah mais souffrent d’une étonnante presbytie lorsqu’il s’agit d’appliquer leurs talents d’exégètes à une actualité proche mais déplaisante.

Matan Torah: Perception directe ou médiation prophétique ?

Pour commencer, posons-nous une question simple : Si je devais raconter la paracha d’Yitro, serai-je capable d’expliquer clairement tous les évènements qui se sont déroulés au mont Sinaï au moment du Don de la Torah ? Vais-je rechercher dans mes souvenirs d’un Charlton Heston majestueux dans le film de Cecil B Demille (avec le magnifique h’idouch « ceux qui ont péché par la Loi, périront par la Loi ») ou plutôt me contenter d’ouvrir un h’oumach et d’y lire littéralement les évènements ?
Mauvaise pioche : aucune des deux options ne vous sera suffisantes pour décrire précisément ce qui s’est passé. Ne serait-ce que sur une question classique comme « qu’ont entendu les Enfants d’Israël au pied de la montagne » ?

« Moshé kibel Torah miSinaï (Moïse reçut la Torah du Sinaï) » est une célèbre maxime qui est souvent employée pour souligner l’aspect méritoire du don de la Loi entre les mains de l’homme qui incarne le mieux le Prophétie, mais aussi le travail sur soi et le retrait des affaires profanes (comme on va le voir avec Tsippora). Bref, on a tous envie de ressembler à Moshé, l’homme exceptionnel qui a reçu la Torah. Et pour ce faire, sa séparation d’avec la masse serait salutaire et pas du tout le fruit d’une intolérance.
Mais que s’est-il réellement passé à Matan Torah ?

Le Dr. Raphael Yarhi de l’Université de Bar Ilan s’est penché sur la question. Car les choses ne sont définitivement pas si claires. Dans le Deutéronome (5:4-5) Moïse atteste, «Face à face le Seigneur vous parla sur la montagne du feu-je me tenais entre le Seigneur et vous à ce moment pour transmettre les paroles du Seigneur pour vous, car vous avez eu peur du feu et n’êtes pas allé jusqu’à la montagne.  »
Ce verset présente une image curieuse: d’un côté «face à face le Seigneur vous a parlé», mais de l’autre, «je me tenais entre le Seigneur et vous … pour transmettre les paroles du Seigneur pour vous. » On pourrait dire que le verset ne représente pas deux situations contradictoires, mais plutôt un développement successif des événements. D’abord le Seigneur a parlé au peuple, mais ceux-là étant terrifiés, ils ont demandé à Moïse de les protéger en jouant le rôle d’interface. Ce scénario émerge à partir du récit de Moïse dans le Deutéronome, c’est-à-dire dans la quarantième année, mais il ne découle pas de la description des événements au Mont Sinaï dans la première année après l’exode, ici dans notre paracha Yitro, quand la théophanie s’est effectivement déroulé.

Ces tensions dans le texte ont donné lieu à deux approches diamétralement opposées de Matan Torah sur le Mont Sinaï. D’une part, l’ approche «aristocratique», note que les paroles du Seigneur étaient destinés à une élite sélectionnée et non l’ensemble du peuple, et de l’autre, l’approche plus «démocratique» ou populaire, cherche à présenter la théophanie sur le Mont Sinaï comme un évènement perçu égalitairement pour tous.

Inutile d’insister sur le parallèle qui peut être tiré  avec les événements actuels et les positions intolérantes sous couvert de l’intercession de Moshé.

Pour être exhaustif, il y a également une troisième approche, intermédiaire, décrivant un processus en deux étapes, «populaire» sur le départ, mais «aristocratique» à la fin. C’est l’approche standard qui est décrite dans le traité talmudique Makkot (24a):
«Les mots« je suis le Seigneur, … »et « Tu n’auras pas d’autres …» ont été entendus par le Tout-Puissant. « Cela signifie que les deux premières phrases ont été entendues par tous, mais pas le reste. »

Nous sommes ici en plein dans notre sujet. La théophanie est-elle affaire d’élite privilégiée en la personne de Moshé, ou d’élection collective, au vu et au su de toute la Nation ?

Y-a-t-il eu, à l’instant le plus structurant de l’histoire pour les Enfants d’Israël, un choix clair de Dieu pour sélectionner les meilleurs éléments de Son peuple afin de leur dicter la Loi, ou alors tout à chacun (de la servante au vieillard, de l’enfant au converti) a pu profiter du message divin ?
Cet événement peut-il à la fin nous apprendre quelle tendance est celle que Dieu souhaite que nous ayons ?

Les recherches de Bar Illan tracent succinctement ce tableau :

Approche Source Ce qui fut entendu Comment ce fut entendu Nature de l’expérience
Populaire Midrash Mekhilta de Rabbi Ishmael ( ba-Hodesh,   ch. 2) et Shemot Rabbah (ch.   41.3) L’entier Décalogue ainsi que la   vision de Dieu Face à face Agréable
Aristocratique Maïmonide Uniquement les sons, sans les mots ni leur   significations Par la bouche de Moshé Terreur mortelle
Aristocratique Judah Halevy (Kuzari, 1.7) L’entier Décalogue Face à face Agréable
Par Étapes
A Midrash Les deux premiers commandements puisle reste des commandements Face à face puis Par la bouche de Moshé Terreur croissante
B Judah Halevi Tous les commandements Face à face Agréable au début, terrifiant à la fin
C Maïmonide Uniquement les sons sans leur signification Par la bouche de Moshé Terreur croissante

On le voit, le schéma n’est pas unique. La démarche n’est pas tranchée. Finalement les deux tendances ont sur quoi s’appuyer. Deux visions du monde juif en réalité. Aristocratique ou Démocratique.

Puisque cet épisode ne permet donc pas de définir une ligne claire, contrairement à ce que l’on aurait pu croire de prime abord, mais qui est déjà suffisant pour repousser les arguments d’intolérance précisément sur la base de la médiation mosaïque, posons notre regard à présent sur deux profils dans l’entourage direct de Moshé. D’une part Ytro lui-même pour souligner l’approche non-élitiste. Puis analysons à la lumière de commentateurs comme Rachi le comportement à la fois du Peuple mais aussi de Moïse face aux ordonnances divines ante-théophanie. Enfin terminons avec la fille du prêtre converti et l’épouse du prophète réhabilite pour illustrer les dérives inquiétantes d’une approche par trop exclusive. Et dont les conséquence viennent jusqu’à remettre en question la connaissance de la Loi elle-même.

Yitro, le prosélyte rationnel plus méritant que Moshé le Prophète ?

Moshé n’a pas eu le mérite d’avoir une seule paracha a son nom. Son beau-père si. Et de quelle manière encore ! celle qui contient les 10 commandements. Et ce « cadeau » est symptomatique qu’élitisme et élection ne vont pas systématiquement de pair.
Honnêtement, a votre avis, si vous étiez un Rav orthodoxe de Ramat Gan, et que vous deviez confier un diamant acquis à la Bourse de Tel-Aviv, à un israélien, vous le donneriez à un fidèle barouhyeshiva de Bne Brak ou bien à son chauffeur de bus qui a fait téchouva après s’en être sorti vivant de l’opération Plomb Durci ? Eh bien Hachem a fait le choix de Yitro, et pas de Moshé. Le nom de ce prêtre madianite sera à tout jamais associé au Don de le Torah. J’admets que la comparaison prête le flanc à une montagne d’objections, mais le point sur lequel je veux insister est que a priori, combien de rabbanim, s’ils avaient eu le choix, auraient nommé ce péricope du nom de l’ancien conseiller idolâtre de Pharaon, rationaliste avéré et fervent adepte de Saint Thomas ? Combien d’entre-eux auraient eu le courage, si compétition il y avait eu, de ne pas évoquer Moshé, prétextant à juste titre qu’il ne peut y avoir comparaison entre un prosélyte frais émoulu et notre prophète et maître libérateur ?
En d’autres termes, combien de Gdolei Hador auraient fait le choix qui convenait ? Le choix de Dieu ?

Comment ? Qui a dit plus royaliste que le Roi ?

Vox populi, vox dei

Toujours dans le même registre de la théophanie, replongeons-nous un peu avant, dans Exode, XIX, 1 et suivants. Avez-vous remarqué que Moïse va faire trois aller-retours entre Dieu et le peuple pour rapporter les paroles de chacun – sans que l’on sache vraiment leurs teneurs ? Rachi, entre autre, vient au verset 9 nous aider à comprendre ce drôle de manège à quelques heures à peine du Don de la Thora :

אֶת דִּבְרֵי הָעָם וְגוֹ’. תְּשׁוּבָה עַל דָּבָר זֶה שָׁמַעְתִּי מֵהֶם שֶׁרְצוֹנָם לִשְׁמוֹעַ מִמְּךָ אֵינוֹ דּוֹמֶה הַשּׁוֹמֵעַ מִפִּי שָׁלִיחַ לַשּׁוֹמֵעַ מִפִּי הַמֶּלֶךְ רְצוֹנֵנוּ לִרְאוֹת אֶת מַלְכֵּנוּ:

Les paroles du peuple… : La réponse que j’ai entendue de leur part, c’est qu’ils veulent entendre de toi-même. Celui qui entend de la bouche d’un intermédiaire n’est pas comme celui qui entend de la bouche du roi lui-même. Nous voulons voir notre roi !

Voilà donc de quoi il s’agirait d’après Rachi et d’autres commentateurs qui placent ces événements en amont de la théophanie (pour Ramban, Ibn Ezra et d’autres, se référer à « Explorations Talmudiques » de G.Hansel, p 89 et suiv.) : aussi fidèle, fiable, saint que soit Moïse, lorsqu’il s’agit de Thora, c’est à Dieu Lui-Même que le peuple Hébreu veut accorder son attention. Énième caprice du peuple à la nuque roide ? Manque de confiance flagrant dans les décisions du Gadol Hador ? Foi limitée à quelques minutes de Matan Thora ? Que n’aurions-nous pas trouvé pour accabler une nouvelle fois ce comportement inimaginable de la part de nos ancêtres, miraculés mais encore sceptiques !
Et pourtant…
Non seulement Moïse ne va pas « tomber sur sa face »  devant ces exigences populaires, non seulement se fait-il le porte-voix fidèle de la réclamation du peuple qui pourtant semble le délégitimer, mais surtout Dieu va y apporter réponses – et par deux fois – avant d’enfin obtenir, si l’on peut dire, l’acquiescement du Peuple. La médiation est rejetée au bénéfice d’une décision populaire qui semble jouer l’arbitre suprême. Là encore, là toujours, il n’est point question d’une élite d’Anciens, de Sages, qui  viendrait faire taire le ressenti de la masse et imposer aveuglement le premier discours d’Hachem de manière univoque. En l’espèce, ce que veut le Peuple (aussi ordinaire soit-il), Dieu le veut.

Tsippora, archétype du rejet

Yitro est avant tout, chronologiquement, le beau-père du futur leader que deviendra Moshé, dont l’épouse Tsippora , fille de prêtre donc d’excellente lignée, l’a -d’après la Tradition relayée par Rachi- sauvé au moment du départ vers l’Égypte en circoncisant elle-même leur fils. Elle est un personnage d’une grandeur remarquable (malgré le portrait contestable et erroné tracé par un Marek Halter peu inspiré par ses fréquentations douteuses à SOS-Racisme).
Pourtant elle n’atteindra jamais le rang des Matriarches et des héroïnes juives. Son histoire va progressivement s’estomper à mesure que celle de son prophète de mari va gagner en importance. Pire, elle pourra même être au centre de la punition de Myriam, sans pour autant qu’on l’entende ou qu’on la voit et ce n’est qu’à mots couverts, pré carré de l’exégèse, que l’on évoquera sa situation de femme délaissée. Le Rav Benny Lau de Jérusalem, tire d’ailleurs du personnage de Tsippora l’archétype du juif rejeté ou finalement et c’est le pire, jamais vraiment accepté. Le juif à qui aucune autorité rabbinique ne viendrait pinailler l’appartenance au Peuple Élu, mais dont la considération profonde reste extérieure et étrangère. Différente et négligeable quoiqu’exemplaire et admirable.
Dans notre paracha, ce n’est ni elle, ni ses fils, que Moshé vient accueillir et embrasser. Mais son beau-père Yitro. Nouveau camouflet pour celle, noble fille de prêtre en disgrâce, qui a accepté pourtant d’épouser le fugitif d’alors.
Rejetée par Aharon (Mekhilta de Rabbi Ichmaël :Yitro, chapitre 1), absente de tous les grands épisodes du désert, il faudra attendre quarante ans pour qu’un dernier midrash, en plus de celui de l’épisode de Myriam, nous rappelle à son bon souvenir, lorsque la nation campait à Sittim, se débauchant avec les filles de Moab.  Et lorsque Zimri Ben Salou, chef de tribu, folâtrant avec une  fille d’un des chefs de Midyan, la même terre de naissance que Tsippora , sous les yeux de Moïse et du peuple, se  » saisisse par les cheveux de la Midyanite, et devant Moshé lui dit: » Fils d’Amram! Celle-ci, est-elle interdite ou autorisée? Si tu dis interdite – qui t’as permis de prendre la fille de Yitro? La halakha fût alors cachée à Moshé, tous se lamentaient et ont pleuré, et c’est le sens de ce qui est écrit (Bamidbar 25) «Ils pleuraient à l’entrée de la Tente du Rendez-vous. »

Ce Midrash ne nous permet pas de conclure positivement sur le personnage de Tsippora … jusqu’à son dernier jour, elle reste «fille de Yitro». Toutes ses tentatives pour intégrer la compagnie des enfants Israël échouent. Lamentablement et dans un silence assourdissant de sa part. L’élection ici se conjugue hélas avec exclusion.

Mais, comme le dit Lau, cette histoire nous parle-t-elle des difficultés d’absorption – ou bien plutôt de notre incapacité à absorber ? Est-ce que l’on stigmatise une tendance viscérale ancrée en nous pour justement nous faire comprendre que Tsippora – surtout Tsippora – aurait dû être considérée et intégrée ? Est-ce que cette histoire ne vient-elle pas nous enseigner que laisser de côté, en dehors du Camp et de la Tente conjugale, dans un flou artistique (ni divorcée, ni mariée),  celles et ceux qui peuvent se prévaloir d’appartenir à notre famille conduit inexorablement vers la critique acerbe et dessert notre intégrité jusque dans ses fondements (l’oubli de la Loi) ?

Est-ce que ce qui est arrivé à Tsippora n’est pas à l’image de la société que certains Harédim risquent ou souhaitent faire éclore: celle de l’exclusion même des éléments in-estimables, comme cette fidèle épouse, cette mère courage, cette fille de belle lignée, cette compagne obéissante, cette princesse silencieuse ? Et pourtant cette femme délaissée…

Conclusion: Chamor véZakhor bédivour éh’ad

Revenons au quatrième Commandement. Les termes Chamor (garder par les actes) et  Zakhor (se souvenir et conserver par la pensée) ont été entendus dans une seule parole pour définir la mitsva du Chabbat. C’est peut-être ce qu’il faut espérer dans toute cette histoire: que la tendance dure de l’orthodoxie cesse de se croire exclusive et se confonde enfin avec la communauté plurielle d’Israël, sans perdre ni céder de son signifiant. Que la posture statique du Zakhor serve aussi de moteur pour projeter le Chamor dans notre réalité contemporaine. Que nier l’existant sous prétexte de sa menace intrinsèque c’est s’affranchir de la dynamique qui régissait les actes de nos Patriarches, Rois et Prophètes – ceux-là mêmes qui pourtant respectaient excellemment la Loi. Pas celles des hommes. Mais celle du Peuple au Dieu tolérant.

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

4 Responses to Aristocratie ou Démocratie, l’Election peut-elle être Populaire? Explorations sur le Décalogue

  1. Yona Ghertman dit :

    Beau billet avec des idées que j’ai appréciées, et dont je parlerai peut-être Shabbat bli neder. Dommage qu’on sente une critique un peu facile et parfois fausse des ‘haredim:

    1/ le sionisme n’est pas un critère correct ici. Je te rappelle que l’un des scandales du pré- Bet-Shemesh a été provoqué (sans sens péjoratif) par des ‘hardelim qui ont refusé d’écouter une femme chanter. Plus sionistes tu meurs😉

    2/ Ce même système de rejet non-avoué se retrouve exactement à l’identique dans les milieux synagogaux français et bien trad….

    • trente-trois dit :

      Merci Rav d’avoir consacré quelques minutes à lire ce billet.
      Je vais essayer de reprendre vos points dans l’ordre.
      1/ La critique est un peu facile ? Certes, elle l’est toujours. Surtout plusieurs semaines après les evenements et à tête reposée. Mais cette critique va t elle dans le sens de l’Histoire (juive) ? Assurément. En outre cela n’est que mon avis et j’aimerais de tout coeur me tromper dans mon ressenti vis-a-vis d’une population qui m’a beaucoup décue ces derniers temps.
      2/ Le sionisme n’est pas un élements discriminant ? C’est vrai, j’ai employé le terme « souvent » à cet effet. Les quelques militaires retors ou ignorants dont vous parlez sont certes sionistes. Mais hélas, parfois, Tsahal tombe dans les mêmes travers que toutes les autres armées du monde: elles recrutent des bas du front dociles à l’oreille peu musicale. La perfection n’existe pas, comme vous, je le déplore même si en Israêl on la frôle souvent.
      3/ Enfin, dernier point, le rejet inconscient se retrouverait ailleurs? Hélas, c’est encore vrai. Mais, honnetement, qui « se la péte » en vantant les bonnes manieres, le derekh eretz, les longues lecons sur la bonne conduite de nos patriarches ? Qui expliquent à ses enfants qu’ils ne faut pas frequenter untel parce qu’ils ne partagent pas les « memes valeurs religieuses » ? Qui regarde condescemment les institutions scolaires juives mais « populaires » qui osent ne pas faire une selection radioscopique à l’entrée ? Bref, qui est l’aristocrate et qui est l’ouvrier lorsqu’il s’agit d’évoquer les bonnes midot ? C’est là le coeur du probleme nous parlons d’une population qui n’a aucune excuse de ne pas appliquer ce pour quoi elle consacre l’entierté de son existence. Contrairement aux milieux francais ou traditionnalistes.

      Je vous rappelerai en conclusion ce celebre aphorisme: lorsqu’un eleve brillant d’un Rav se vantait d’avoir parcouru tout le Talmud, son maître lui retorqua: ton orgueil prouve que le Talmud, lui, ne t’as pas traversé. Recommences tout depuis le début et cette fois-ci, serieusement.

      Peu m’importe une société d’universitaires stériles, se gargarisant de réferences érudites, évoluant dans leur tour d’ivoire du Savoir inutile. Sans mise en application, ils volent leur temps et celui des autres. Je suis dur ? L’important est que le temps me donne rapidement tort b »h…

  2. René dit :

    implosion?:
    ‘והיה להם דבר ה
    צו לצו צו לצו קו לקו קו לקו זעיר שם זעיר שם למען ילכו וכשלו אחור ונשברו ונוקשו ונלכדו
    ישעיה כח 13
    Yéshayahou/Esaïe chap.28, verset 13

    • trente-trois dit :

      Non au contraire, incandescence.
      Seuls ceux qui ne sont pas équipés pour apprécier les échanges n’y voient que pinaillages ou broutilles. Mais comment leur en vouloir, ils viennent souvent de milieux où la pensée unique et la vérité dogmatique règnent sans partage sur des masses incultes et fondamentalement hypocrites.

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