Un F-16 nommé Désir : la naissance de la Mort

(A la mémoire d’Élie, fils de Saada – Léïlouï Nichmat Eliyahou ben Saada)

Ça sent l’urine. La sueur. Et le parfum de femmes mûres. On vous presse l’épaule, le genou, le dos. Ça baille tellement. Le moldo-slovaque chante en italien. Ou en espagnol – peut-être, on ne saurait dire en fait. Son rythme Bontempi est lénifiant. A la faveur de la prochaine correspondance, peut-être aurez-vous la chance de subir les mélopées du violoniste roumain sur un air de Gloria Gaynor…
Vous êtes bien dans le métro parisien. Quand je dis « bien » c’est une façon de parler, puisqu’en réalité c’est tout l’inverse. Comme toutes les heures, c’est l’heure de pointe. Vous ne pouvez pas vous concentrer sérieusement et vraiment étudier…Alors, allez-vous vous résigner et perdre ces 2h00 de transports quotidien ?
Heureusement est venu le Rav David Fohrman ! Grâce -entre autre- à ses livres, vous pourrez enfin vous évader et en plus découvrir des idées novatrices et une approche que je qualifie de toute américaine: un langage presque parler, sur le mode du dialogue, de la confidence, de l’interrogation. Des concepts rapidement illustrés par des exemples de la vie quotidienne. Des interjections basiques pour encore plus marquer les esprits. Le même style qu’une Jungreis ou qu’un Kaplan.
Et vous savez quoi, à la clé, des explications lumineuses et originales !
Qui a dit qu’on ne pouvait être pertinent en philosophie sans avoir lu Nietzsche et compris Derrida ?

Le Désir, c’est la vie. Et la Mort. Aussi…

Justement, dans son livre « Adam et Eve », Fohrman nous propose sa lecture des premiers chapitres de la Genèse. Et en particulier il décrit  ce qu’il appelle le « boxeur imaginaire ». Celui contre qui notre morale croit devoir se battre afin de toujours garantir l’équilibre des forces, alors qu’en réalité, nous cherchons juste des prétextes pour justifier et assouvir notre envie égoïste; notre désir inavoué.

Ce boxeur nommé désir, moteur originel qui alimente notre force vitale mais aussi creuset où se forment toutes nos passions destructrices, aurait été l’étincelle qui à fait exploser toute l’harmonie de l’Éden. C’est par désir que le Serpent aurait tenté de séduire Ève. C’est par désir qu’Ève aurait croqué la pommum (qui, au passage, veut dire ‘fruit’ en latin et non pas ‘pomme’ comme la culture populaire le retiendra, voir Wikipédia ici).
Ce désir, si fort, si vital, serait pourtant, en suivant le Rav Fohrman, l’Origine du déséquilibre qui va dès lors contraindre Adam et Ève à l’exil, l’une souffrant des ses grossesses, l’autre s’épuisant au travail. Et surtout devant subir tous deux, à présent, la Mort.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, souligne l’auteur. Ce n’est en rien des punitions sortis d’un pochette-surprise. Ce n’est que la plus stricte des conséquences du Désir. Les manifestations du déséquilibre qu’il a induit.
Car avant la Faute, le monde qu’Hachem avait dessiné, réalisé, maintenu jouissait de ce que j’appellerai une entropie nulle. Tout y était ordonné, stabilisé, équilibré. Mais ensuite, une fois que le Désir s’est infiltré à l’intérieur même de l’humain, lui brouillant la vue, précipitant son jugement, opacifiant sa lucidité, bref, une fois que serait né en nous ce terrible mais si puissant « boxeur » imaginaire, tout vola en éclat. L’Équilibre fût, mais n’est plus.
Certes, à présent, l’on pourrait consacrer sa vie entière à sa passion artistique, son sport favori, son goût politique, son appétence scientifique. Et on pourrait tenir ainsi autant de temps parce que précisément le désir, et ses dérivés comme l’ambition ou la curiosité, alimentent notre foyer intérieur sans jamais lasser ni dévoyer.
Le Désir a gonflé notre moteur. Mais a déplacé le siège conducteur…sur la capot ! Bonjour la tenue de route…
Tout le travail de notre vie actuelle serait donc de maîtriser le monstre de puissance que nous avons déchaîné en nous. Cet avion de chasse qui donne des ailes mais qui peut aussi partir en vrille avant le crash.
Et seule la Torah et les Mitsvot peuvent nous aider à tenir le cap sans coup férir (Fohrman le déduit des Séraphins qui d’une part nous empêchent à présent l’accès au jardin d’Éden mais de l’autre recouvrent l’Arche d’Alliance où repose la Torah).

En attendant, ce surplus de puissance, a aussi d’autre fâcheuses conséquences que nous avons évoqué. Et notamment la Mort. Le système parfaitement huilé ne devait pas s’user. Mais la machinerie dopée au nitrogène de la Passion, subit frottement, friction, surchauffe. Et réclame alors entretien, maintenance, remplacement. Avant sa destination irrévocable à la casse…
Notons d’ailleurs, comme le fait Fohrman, que le premier couple n’était à l’origine,  ni mortel ni immortel.
Ni mortel, puisqu’on voit bien que la Faute les a rendu ainsi, ce qui suppose qu’il ne l’était pas avant.
Ni immortel puisque, l’autre arbre si spécial du Jardin d’Éden, celui de la Vie leur est subitement interdit justement après qu’Ève ait croqué le fruit de l’arbre de la Connaissance, car comme le dit le verset « [Ils doivent être bannis] de peur qu’ils ne mangent de l’Arbre de Vie et qu’ils ne vivent éternellement« .
Fohrman se sort de cette dualité paradoxale  en évoquant (maladroitement) le principe d’incertitude d’Heisenberg appliqué en mécanique quantique.
Mais le fait est là: ce qui donne du goût à la vie, ce qui lui permet d’avoir du relief, est aussi ce qui la conclut.

« Bonjour, et si on vivait ensemble « : Darwin et le Serpent

L’homéostasie. C’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit – entre deux stations de métro – lorsque j’essayais d’intégrer ce que j’avais moi-même assimilé à la nulle entropie. Cette capacité de l’organisme de maintenir un état de stabilité relative des différentes composantes de son milieu interne et ce, malgré les changements constants de l’environnement externe – en un mot notre couple originel, Adam et Ève, évoluant dans le Jardin d’Éden, en parfaite harmonie.

Mais à quoi pouvait donc correspondre la suite de la théorie de Forhman ? Qu’avait par exemple la Science contemporaine à dire sur cette dualité im-mortelle, cette fracture du désir, cet exil et cette funeste destinée ?
Tentons un parallèle entre l’hypothèse séduisante de Fohrman et les découvertes de la biologie. A la faveur d’un énième retard (panne de signalisation, personne sur la voie, accident de voyageurs, quelle importance au fond , l’usager parisien est un sociopathe obnubilé par l’horaire), je me souvins de l’incroyable histoire de l’évolution qui vit une petite proto-cellule aboutir à notre biotope actuel.
Je vais presque vous étonner, mais il semble bien que nos ancêtres – que l’on soit créationniste ou évolutionniste – aient vécu une même histoire. Avec les mêmes « punitions » – qui ne sont en fait que les conséquences de leurs choix. Quand je parle de nos ancêtres, je veux dire indifféremment Adam et Eve  ou cette cellule étrange et primitive…

Appelons-là ViKa . Ce système monocellulaire est capable de se reproduire identique à elle-même. A l’infini.
En terme de persistance génétique, ViKa est strictement immortelle.
Son clonage lui permet d’abandonner une structure usée, son enveloppe contre une autre flambant neuve. ViKa, celle que nous délimitions par son « corps », est donc aussi à la fois mortelle.
Mais, il y a 700 millions d’années (je vous offre la TVA), quelque chose de révolutionnaire va se passer.
ViKa va rencontrer AkAl, une autre entité monocellulaire. Et les deux vont décider de ne plus se regarder en chiens de faïence. Mais elles vont se parler, communiquer, réfléchir ensemble. Désirer ensemble. Elles décident de vivre en complémentarité, de former, pour la première fois de l’histoire, un ensemble multi-cellulaire. Le premier couple en fait !
Reconnaissez qu’Adam et Ève ne sont pas loin..
Ça y est, leurs vies vient de prendre une incroyable accélération. ViKa et AkAl fusionnent et découvrent une existence bien plus riche, bien plus désirable, bien plus trépidante. Une vie solidaire.
Elles font florès. Bientôt un amas de cellules viennent les rejoindre: AtItOl, OuKa…Toutes ont envie de participer à cette existence si tentante. Et qui tient ses promesses !
Sauf que le prix a payer, c’est aussi un phénomène inédit. La Mort. Pour de bon: la perte définitive et inéluctable du matériel et du support du vivant.
En quoi cette vie améliorée et la mort sont-elles liées ? En quoi à présent la Mort est même indispensable à l’équilibre de notre monde ?
Laissons l’excellent Bernard Werber, nous l’expliquer:

« Quand deux cellules souhaitent s’associer, elles sont contraintes de communiquer et leur communication les portent à se répartir les tâches afin d’être plus efficaces. Elles décideront par exemple que ce n’est pas la peine que toutes deux s’échinent à digérer la nourriture, l’une repérera les aliments et l’autre les digérera.

Par la suite, plus les rassemblements de cellules ont été importants, plus leur spécialisation s’est affinée. Plus leur spécialisation s’est affinée, plus chaque cellule s’est fragilisée et cette fragilité ne faisant que s’accentuer, la cellule a fini par perdre son immortalité originelle. Ainsi naquit la mort. De nos jours, nous voyons des ensembles animaliers constitués d’immenses agrégats de cellules extrêmement spécialisées et qui dialoguent en permanence.
Les cellules de nos yeux sont très différentes des cellules de notre foie et les premières s’empressent de signaler qu’elles aperçoivent un plat chaud afin que les secondes puissent aussitôt se mettre à fabriquer de la bile bien avant l’arrivée du mets dans la bouche. Dans un corps humain, tout est spécialisé, tout communique et donc tout est fragile et mortel. La nécessité de la mort peut s’expliquer d’un autre point de vue. La mort est indispensable pour assurer l’équilibre entre les espèces. Si une espèce pluricellulaire se trouvait être immortelle, elle continuerait à se spécialiser jusqu’à résoudre tous les problèmes et devenir tellement efficace qu’elle compromettrait la perpétuité de toutes les autres formes de vie.
Une cellule du foie cancéreuse produit en permanence des morceaux de foie sans tenir compte des autres cellules qui lui disent que ce n’est plus nécessaire. La cellule cancéreuse a pour ambition de retrouver cette ancienne immortalité et c’est pour cela qu’elle tue l’ensemble de l’organisme, un peu comme ces gens qui parlent tout seuls en permanence sans rien écouter autour d’eux.
La cellule cancéreuse est une cellule autiste, c’est pourquoi elle est dangereuse. Elle se reproduit sans cesse et, dans sa folle quête d’immortalité, elle finit par tout tuer autour d’elle.« 
HenriettaLacks
D’ailleurs cette sortie sur la cellule cancéreuse me fait penser à cette histoire fantastique et tragique à la fois: celle d’ Henrietta Lacks.
Une femme qui, par certains aspects, est devenue « immortelle ».
Cette americaine, morte en 1951, foudroyée par un cancer du col de l’utérus à l’age de 31 ans et après cinq grossesses, s’est vu prélevé des cellules cancéreuses (sans son consentement, mais, bon, à l’époque, surtout s’agissant d’une noire, pauvre, à Baltimore dans l’Amérique de Truman, pourquoi respecter son choix ?)
Fait troublant: autant ce genre de cellules cultivées in vitro mourraient après quelques cycles de reproduction, autant celles de feue Henrietta Lacks continuaient leur croissance fulgurante à raison d’une nouvelle génération toutes les 24 heures.
Pendant des jours, des mois, des années.
En fait, à l’heure ou vous lisez ces lignes des dizaines de kilos de cellules sont en train de naître dans tous les laboratoires du monde qui exploitent depuis cette culture incroyable. Celle de cellules humaines qui ne meurent pas.
Aujourd’hui, les cellules HeLa, le nom donné à ces organisme en hommage à leur entité d’origine, pèse, et c’est le cas de la dire, plus du tiers des cellules étudiées dans le monde: une vingtaine de tonnes depuis 1951 et plus de 10 000 brevets médicaux déposés grâce à elles !
Techniquement donc, HeLa est une extraction immortelle d’un être humain; extraction riche puisque constituée de cellules complexes. Mais sourdes en effet à toute vie autonome, hors de leur boîte nutritionnelle en laboratoire.

De la Terre au Corail…et resté médusé

Vous pensez alors que ViKa ou AkAl, en tant qu’organismes vivants et indépendants, ne sont qu’une vue de l’esprit ? En réalité, aujourd’hui encore, ce type de cellules ou ces organismes existent sans que l’on se rend compte qu’elles se jouent superbement de la mort.

Il y a d’abord la méduse Turritopsis nutricula qui est la seule espèce connue à ce jour a être biologiquement et rigoureusement immortelle, fascinant encore et toujours le monde scientifique. Non contente de pouvoir stopper net la mort cellulaire naturelle (apoptose), elle parvient à époustoufler les chercheurs en inversant son cycle de vieillissement, c’est à dire littéralement à rajeunir et à revenir à son état juvénile bien après sa maturité sexuelle acquise avec l’âge.
Une méduse immortelle, certes, c’est déjà extraordinaire. Mais elle n’est pas invincible, toutes les sandales de plages qui en écrasent parfois vous le diront.

Y-a-t’il des êtres vivants qui sont donc à la fois immortels et invincibles ? A peu de choses, près, oui. Mais il ne s’agit plus d’organismes. Nous nous contenterons cette fois de cellules, toujours dans le milieu marin.

Ce sont par exemple celles du corail sous-marin, illuminant nombre de récifs et dont la rigidité les protège de toute agression. Les laissant se jouer du temps et de la mort.

D’ailleurs…et si Adam, dont le nom provient du mot hébreu adama, la Terre, n’était en réalité issu du Corail ? Et si le fameux habit de lumière ressemblant aux ongles que nous faisons reluire à la lumière de la Havdala, n’était pas tout simplement ce vestige de notre ancêtre minéral avant la Faute ? Et si le vêtement de peaux que nous fit Hachem lors de notre expulsion ne serait pas cet habit de chair venu recouvrir notre nudité cristaline ? Et si…

Ça y est je suis arrivé à destination. Durant cette heure de transport, certains on regardé les mouches voler. Ont lu leur quotidien gratuit. Mis à jour leur statut FaceBook ou Twitter. Lu leurs emails.

Moi, grâce au Rav Fohrman, j’ai redécouvert Bereshit

PS: Je vous conseille le blog d’un véritable fan du Rav Fohrman, qui a traduit certains de ces cours en français. Allez-y de ma part, c’est très enrichissant ! : http://ravfohrman.blogspot.com/
PPS: ViKa, AkAl, AtItOl et OuKa sont les amis imaginaires de ma fille de 3 ans. Merci à elle pour cette fertile imagination digne de son pôpa !

Source:

ADAM et EVE, du Rav David Fohrman, Editions Calligraphy ;
L’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, de Bernard Werber, Albin Michel;
Un cours intéressant sur la reproduction des coraux

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

2 Responses to Un F-16 nommé Désir : la naissance de la Mort

  1. Haya dit :

    Bonjour.
    J’ai lu avec intérêt votre article.

    Je vais mettre pèle mêle les quelques idées qu’il m’a suggérées:

    D’une part, les cellules cancéreuses immortelles certes se développent en détruisant leur entourage, mais en réalité elle ne peuvent se développer que si cet entourage, ( le Stroma comme le nomme les biologistes) leur donne les moyens de le faire.
    En cela il y a une analogie à faire entre la « faute » d’Adam et d’Eve et la création des 7 jours : quand vous lisez bien le déroulement des 7 jours de la création, vous relevez que le monde ne s’est formé exactement selon les mots d’HM ( il faut bien évidemment lire le texte en hébreu). Voilà pour une idée.

    Ensuite, vous présentez ( enfin plutôt Weber ) la naissance du désir et donc de la mort comme la rencontre de deux cellules distinctes qui vont se rencontrer et partager les tâches.
    Cette métaphore élude une réalité à mes yeux bien plus fabuleuse : le fait que notre devenir biologique est contenu à l’origine dans une seule cellule qui va se différencier. En d’autres termes, ce n’est pas la rencontre d’une cellule avec une autre cellule extérieure qui va créer la diversité des organes d’un organisme, mais le contenu latent de la cellule souche originelle, le zygote, produit de la rencontre du spermatozoïde avec l’ovule, qui vont fusionner leur matériel génétique pour donner à la cellule ainsi obtenue tout le potentiel de son devenir biologique.
    Il y a là encore une analogie à faire avec la création : au départ tout était contenu dans la création d’HM, il fallait encore donner les moyens à ce potentiel de se développer ( pour le percevoir il faut bien évidemment encore lire le texte en hébreu).

    Voilà rapidement ce que votre article m’a évoqué.

    Bien cordialement.

  2. Ping : Yitro, Réouel et H’ovav: Combien Moshé a-t-il eu de beaux-pères ? « Mise en Trentaine…

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