La vie n’est qu’une hystérésis…

Ami lecteur, toi qui n’a peut-être pas eu la chance de faire de VRAIES études, je veux dire scientifiques😉, n’aie crainte. Le titre de ce billet est loin d’être une insulte contre cette chienne de vie. Ce n’est pas non plus une classification médicale sur les malheurs de l’existence. Non, il évoque plutôt un graphe bien connu des ingénieurs et qui a la forme ci-contre :

Comment la lire ? Très simplement: passé un seuil, on change de palier. Mais ce n’est pas symétrique, c’est-à-dire que si l’on fait « marche arrière » et que l’on revient en deçà du seuil, on se maintient sur ce palier encore un peu…avant de retomber. Il y a un décalage entre l’effet et sa cause.
C’est une forme – dans tous les sens du terme – d’injustice puisqu’il n’y a pas d’équité dans le comportement et la valeur du seuil. On parle alors de non-linéarité.

Or cette forme m’a toujours questionné depuis que je l’apercevais, moi le jeune incrédule prétentieux, dans l’oscilloscope du laboratoire de TP – le soupçonnant de subir une énième avarie de matériel. Comment a-t-on pu avoir une idée aussi saugrenue de créer une telle courbe – qui plus est, très difficilement couchée au propre en équation ? Qui a donc crée ce bazar ?
En fait, et même si certains semblent l’oublier parfois, la Science ne crée rien. Elle tâche tant bien que mal de modéliser ce qui existe déjà. Et en l’occurrence, l’hystérésis, envahit depuis toujours notre existence. Vous voulez des preuves ? Après ce qui va suivre, je suis sûr que vous vous demanderez comment vous n’y avez pas pensé plus tôt !

Premier exemple:
En ville, se rendre à pied d’un point A à un point B. Plus précisément se trouver d’un côté de la chaussée et aller rejoindre votre destination qui se trouve un peu plus loin mais sur l’autre chaussée. J’ai mené ma petite expérience, en France comme à l’étranger et je vous engage à ne pas me croire sur parole mais à reproduire l’expérimentation: 99.99% des gens vont d’abord traverser la rue pour rejoindre la chaussée d’en face et ensuite marcher tout droit jusqu’à l’arrivée. Au retour, rebelote, on traverse d’abord la rue et ensuite on marche. Le piéton lambda, tel le Monsieur Jourdain des fonctions non-bijectives, dessine donc tout seul une hystérésis sans le savoir.

Comment l’expliquer ? on est tous un peu des sociologues de comptoirs, alors je me lance: c’est la peur qui nous fait agir ainsi. La peur de l’incertitude. Du risque. De l’échec.
Parce que dans cette configuration, notre cerveau reptilien, celui en charges des réflexes de survie, qui vit dans l’instantané fugace, doit nous dire béatement: Moi Avoir Priorité Uno : Survivre. Moi Faire Deux Actions: Marcher + Traverser. Marcher= Facile. Peu de Danger. Traverser= Compliqué (passage de voitures, autres piétons, champ visuel réduit nécessitant de tourner la tête pour enregistrer de manière asynchrone les informations…oulalala Moi Reptilien. Pas Cortex !). Traverser provoque Stress. Moi pas vouloir stresser tout le temps de la marche. Moi me débarrasser donc de Compliqué et ensuite faire Facile. Parce que Compliqué = Risque et Danger et Stress, donc Moi régler ça en premier. Tout de Suite.
Là dessus notre système limbique, bien que plus évolué notamment sur les notions de légères prévisions et de projections temporelles limitées, renchérit : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras« , je peux traverser ici et maintenant en maitrisant le flot d’obstacles entre les deux voies – alors que si je retarde ma traversée dans quelques centaine de mètres, la situation aura certainement changé, il y a aura peut-être des travaux, plus de voitures, plus de monde ce qui compromet le succès de ma traversée. Il vaut donc mieux que je traverse maintenant et je me frayerai un chemin sur la chaussée qui est comme mon cher confrère reptilien le pense, beaucoup moins incertain.

Vous comprenez bien que le troisième larron, Môssieu de Cortex de La Prosencéphalique, a beau hurler que mathématiquement tout cela revient au même, que le risque quand bien même improbable, demeure ridicule, que le stress est inutile, que de plus il est plus facile de voir les numéros de rues d’une façade lorsqu’on se trouve en face sur l’autre chaussée, qu’enfin s’il tolère qu’à l’aller on prenne un chemin, il demande au moins concession pour que, de grâce,  le retour (où il n’y a plus aucun risque ni aucune complication, le chemin étant déjà connu) suive le chemin aller mais à rebours. Pour l’Amour de la Bijectivité que diantre ! Que nenni ma mie, lui répondent en chœur ses comparses ! Mêmes causes, mêmes effets et le retour suivra la logique particulière mais majoritaire de l’aller.
Sieur Cortex doit s’incliner et se résigner à reconnaître sa défaite. Et se consoler comme il le peut : on ne peut pas lutter face à une courbe mathématique.

L’Administration n’est pas non plus épargnée. Souvenez-vous, ou sachez-le,  du règlement d’attribution des Bourses d’Éducation. Si votre fratrie n’était jusque là pas boursière, l’attribution du dernier « point » manquant faisait miraculeusement basculer toute la famille dans le luxe des privilégiés de l’Éducation Nationale. C’est-à-dire que pour quelques dizaines d’euros d’écart, le statut pourvoyait alors plusieurs milliers d’euros d’avantages. Je me souviens du cas que Michèle Alliot-Marie avait rapporté il y a quelques années au sujet d’un de ses administrés biarrots. Celui-ci avait été augmenté de 200 € sur l’année, ce qui du même coup lui interdisait de profiter des  aides et autres bourses pour un montant de plus 4 000 €. Il avait donc demandé officiellement à pouvoir refuser son augmentation. Une première parmi les fonctionnaires, et qui sema le doute dans le milieu syndical…Là encore les seuils n’étaient pas symétriques et la loi du « tout ou rien » s’appliquait sans nuance.

Puisque l’on parle d’augmentation salariale, évoquons à présent le monde feutré de nos dirigeants d’entreprises – hors héritiers de dynastie industrielle qui se la coulerait douce aux bras d’un mannequins belge lors d’une séance photo kitschissime. Ces dirigeants pour la plupart et davantage que beaucoup d’autres, ont littéralement trimé pour parvenir à leur fins. On ne compte plus les nocturnes, les week-end, les vacances qui ont été sacrifiées au profit de leur ambition. Je ne parle même pas des dommages collatéraux sur leurs vies de famille ou sentimentales. Encore moins de leur état de santé général. Combien d’injustices, de prises de risque, de coups de chance et de « peaux de bananes » évitées. Le seuil du dirigeant est vraiment haut perché, tout comme le siège du PDG.
Mais…une fois atteint ce si difficile cap, le repos du guerrier est malgré tout bien agréable.
Mieux, s’il y a diminution de l’effort, de l’envie, de l’instinct de tueur qui ont fait cette carrière, l’individu ne régresse pas au fond du Comité Exécutif ou du Pôle Emploi. Tel un mercenaire devenu monarque, son royaume conquis, les doucereuses ripailles succèdent aux sandwichs, et les plus fines liqueurs, au goût du sang dissimulé dans les innombrables Expresso brulants avalés d’une traite.
En quelque sorte le plus dur est d’y rentrer…ensuite il faut vraiment que le niveau soit vulgairement effondré pour se permettre de dégrader les « élus ». Jetez un coup d’œil dans nos Grandes Écoles. Que de sacrifices en classes prépa pour parvenir à intégrer un de ces prestigieux établissements. Mais une fois le sésame obtenu, c’est affligeant de constater que la majorité des élèves se laissent porter par le courant. Ces magnifiques mécaniques passent en roue libre. Après l’effort le réconfort. La barre en hauteur est franchie, on peut se laisser tomber sur le tapis. Car le seuil retour est tellement loin, qu’il est improbable que l’étudiant, qui ne mérite plus vraiment ce titre, puisse l’atteindre et subir les sanctions d’une déchéance. Est-ce là une justice ?
En quelque sorte, comme pour les hautes strates en entreprise, il faut bosser fort pour atteindre un nouveau plateau plus élevé, mais l’avantage c’est qu’ ensuite même si l’on est moins brillant qu’avant, on reste sur ce plateau assez sereinement. Retard, avantageux cette fois, de l’effet sur la cause.

Encore un exemple: beaucoup d’anciens demandeurs d’emplois vous confirmeront que décrocher un bon poste prend du temps, des efforts, de la patience. Mais qu’une fois le CDI signé, c’est une petite avalanche d’autres propositions toutes aussi alléchantes qui arrivent.
Et je ne vous parle pas des célibataires parce que je crois que l’on a tous vécu cela. Quand on est seul, c’est beaucoup plus difficile de faire LA rencontre que l’on espère. Mais une fois « en main », les possibilités se multiplient. Encore un coup de Miss Hystérésis !

Alors, vous me croyez maintenant quand je vous disais que la vie est une hystérésis ? Doit-on s’en féliciter ? En réalité, à première vue, pas du tout. La non-linéarité induite par ce phénomène entraîne dans de nombreux domaines énormément de problèmes, entre autre parce que dans les systèmes complexes que nous offre à foison Dame Nature, le scientifique doit faire face à des cycles voire des spirale à hystérésis. La détection des seuils, surtout en modélisation économique, est donc particulièrement difficile et incertaine. Mon étonnement de jeune laborantin devant cette forme avait rapidement laissé la place à de l’agacement. Mais pourquoi diantre la vie contient-elle une figure géométrique aussi étrange et inélégante ? Pourquoi notre monde tolérerait un phénomène qui n’applique pas en réponse immédiate la mesure de la cause qui lui a donné naissance ? Pourquoi ce fameux retard de réaction ? Ne serait-il pas plus facile d’évoluer dans un monde « linéaire » où chaque effet est immédiat et proportionné ?

Si le Comment est pour l’homme, le Pourquoi appartient au Divin. Et c’est effectivement là-haut que peut se trouver une des pistes de réponses. Parce que, comme on va le voir la réponse est dans la réponse. Lorsque Hachem a crée le monde, c’était un 25 Elloul (que nous avons passé il y a trois jours) Il l’a uniquement réalisé grâce au Hessed (la Grâce bienfaisante) qui balayait déjà toutes les réticences et les objections de la Vérité, de la Justice et de la Rigueur. Si Hachem devait punir immédiatement après une faute ou récompenser dès le commandement accompli, Sa Création ne subsisterait pas bien longtemps. Tous les fauteurs serait exterminés tandis que tous les Justes, béats, seraient paralysés d’extase. Sauf que nous sommes tous fauteurs et que la punition serait tellement lourde que personne n’y survivrait. Pas même pour profiter de la récompense Divine. En outre si chaque BA impliquait d’en voir de suite le salaire, il n’y aurait plus beaucoup de mérites à obéir aux mitsvot (les commandements). Tout le monde verrait l’intérêt immédiat. Et le libre-arbitre, ciment de notre existence, serait condamné à disparaître.
Est-ce là le sens du Monde et la volonté de Dieu ?

Nous allons lire à Rosh Hashanna, aux Sélihots des Yamim Noraïm et enfin à Kippour jusqu’à 26 fois d’affilé la liste des 13 attributs divins. Et parmi ceux là nous pouvons lire:

5 éme attribut : Tardif à la colère et plein de bienveillance
8 éme attribut : Il conserve sa faveur à la millième génération

Ces 13 Attributs Divins sont surtout appelés les 13 Attributs de Miséricorde Divine et l’on va comprendre tout de suite pourquoi en constatant que l’hystérésis tourne ENFIN à notre avantage ! La réalisation parfaite d’un mitsva nous favorise d’un crédit s’étalant jusqu’à la fin des temps – le seuil ‘aller’ donne accès à un plateau infiniment large. Mieux, la punition , c’est-à-dire le seuil ‘retour’ d’avant la chute, étant éloigné du délit, cela nous laisse tout le loisir de faire Teshouva. En hébreu ce terme signifie une Repentance, un Retour mais littéralement il indique également une Réponse.

La Téshouva est un effort que chacun doit produire continuellement toute sa vie, afin de toujours mieux respecter sa personne, son prochain, les commandements qui lui sont intimés et au final tendre vers la cohésion (devequt) avec Hachem.  Autant dire tout de suite que l’objectif est ambitieux. Il y a pourtant dans le calendrier hébraïque des périodes propices, ou disons plus propices, à ce retour vers le Divin. Le mois d’Elloul avec ses selih’ots mais aussi et surtout le mois de Tichri avec comme points d’orgue, on l’a vu,  Roch Hachanna et Yom Kippour. Cette dernière solennité, bien connu du monde profane et autrement que grâce à Raymond Bettoun, occupe une place centrale dans la tradition hébraïque  – et la promesse divine d’expier les fervents ce jour-là,  ne doit pas y être étranger. Pour autant l’oubli des fautes ne vaut que pour celles concernant l’homme envers le Ciel, et encore, ne serait conditionnée que si préalablement les fautes commises envers son prochain soient réparées et les excuses proférées. Le protocole de la Téshouva complète (avouer, regretter, s’engager à ne plus recommencer) est une procédure impliquante et toujours menacée par l’orgueil, l’ignorance, le concours de circonstances et la force majeure.
Vu l’ampleur de la tâche, inutile de préciser que cela demeure l’œuvre d’une vie entière. On comprend ainsi que si la punition était trop rapprochée de l’acte, l’Homme n’aurait aucunement  la possibilité de s’amender – il chuterait fatalement là où il a pe(n)ché.

L’hystérésis de la Nature, c’est la projection de la Miséricorde Divine en regard de nos fautes. Cette courbe que trahissait les relevés d’un thermostat ou l’écran d’un oscilloscope, est l’ébauche exquise de la chance qu’Hachem nous a offert pour nous amender et rectifier le tir. L’hystérésis est à la physique ce que la Téshouva est au mois de Tichri, un phénomène surprenant, agaçant, mais indispensable et au final avantageux.
Avant Roch-Hachana, les Yamim Noraïm et Yom Kippour, prenons conscience du cadeau qui nous est fait et saisissons l’opportunité de faire Téshouva, pendant que nous sommes encore sur le plateau des faveurs célestes.

La vie n’est que Hystérésis. Barouh’ Hachem !

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

4 Responses to La vie n’est qu’une hystérésis…

  1. clodine dit :

    pourquoi l’intitulé du blog est il en rapport avec votre âge ? celui ci a t il selon vous une grande influence sur vos analyses ou sur le regard que d’autres tranches d’âge pourraient leur porter ?

    • trente-trois dit :

      Pourquoi mon blog s’appelle-t-il ainsi ? Bonne question…d’abord parce que je ne parvenais pas lui trouver une catégorie: parler d’Israël ? Du Judaïsme ? Du monde de l’Entreprise ? De mes opinions politiques ? Bref, je tournais en rond. J’avais trente-trois ans et j’avais beaucoup suivi et apprécié un fameux bloggeur du nom de vinvin…alors voilà, c’est aussi simple que ça. N’y voyez aucune particularité sur la façon de comprendre mes billets ou la populations vers laquelle je les destine.
      Mais rassurez-vous, avec l’aide Dieu, je compte bien faire évoluer ce blog jusqu’à une « mise en 120aine 😉
      Chana Tova !

      • clodine dit :

        amen ! à la 120aine ! (si nous avons effectivement une décade d’écart j’en serais alors à ma 130aine !!)

        chana tova !

        pour ce que cela vaut, j’aime le ton et les sujets de vos billets, ils interpellent, font sourire, tiquer, réfléchir, réagir, …

  2. David Jarach dit :

    Très beau billet ! J’ai toujours été fasciné par l’hystérésis, à la fois mystérieuse, effrayante et captivante ; un peu comme le feu, le raz-de-marée ou l’éclair… Je n’avais pourtant jamais fait le rapprochement avec la techouva.
    Néanmoins, après avoir lu ceci, cela me saute aux yeux comme une évidence ! Belle trouvaille, kol hakavod !

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