Yom Kippour: Journée faste ou jour néfaste ?

Un Conte de Kippour

Ce soir en s’endormant, il repense à la journée d’exception qu’il vient de passer. Pour éprouvante qu’elle fût. Et il s’amuse à mesurer le chemin parcouru depuis quelques années. Lui, c’est Daniel, ou plus exactement comme sa carte d’identité l’indique, Olivier Daniel. Ce deuxième prénom étant l’hommage rendu à son grand-père. Il réalise que depuis qu’il préfère être appelé par cet autre  prénom, et qu’il s’est engagé à plus d’authenticité dans son judaïsme, sa perception de Kippour a radicalement changé. Et ce soir, en s’endormant donc, il s’amuse à se souvenir et à confronter cette même date selon qu’il se voyait encore en Olivier, ou bien à présent en tant que Daniel.
Chez Olivier, ce matin-là c’est la course. Même si sa sonnerie a snoozée sans discontinuer entre 07h00 et 07h30, il est encore dans un demi-sommeil. Ce soir c’est le Yom Kippour, le jour du Grand Pardon. LA journée la plus éprouvante de l’année. Une galère dont il se serait bien passé pour tout dire. L’appréhension lui a gâché la nuit. Il à déjà une angoisse à l’estomac en prévision des cris d’affamé que lui hurlera certainement ce sac gastrique dans 24 h. On aurait dit qu’il revit sa rentrée de CE2 dans une nouvelle école sans ses copains. La même boule au ventre. Et la bouche déjà sèche. Il vérifie rapidement si tout est prêt: Le demi-RTT est validé pour pouvoir se préparer l’après-midi et se goinfrer avant la famine imposée.  Le livre de prières, dans la sacoche du Talit immaculé. Les Crocs en plastique sont prêtes. Il a forwardé le SMS « méhila » à tous ses contacts ( « ça, c’est fait« ). La veille, il s’est bousculé comme tout le monde pour les Kapparot, aux abattoirs de H’elh’ila-Sur-Marne. Avec le vacarme il n’a même pas entendu ce que le Habad a dit, mais l’essentiel est de participer non? En plus, cette année il est content, le poulet était beau. Normalement donc, niveau Pardon, ça devrait le faire. Pour le reste, il a provisionné son compte bancaire pour acheter la prière de La Parnassa ©   – et ne plus se faire avoir par ce filou de Valensi qui avait surenchéri de 2000€ d’un coup l’an passé – sécurisant pour les quelques minutes décisives tout le périmètre de ses concurrents. Le boucher a bien livré les 3.5 kg de paleron cashérisé et les 12 cuisses de poulet. La poule sera farcie tout à l’heure tandis que l’odeur ultra-lipidique de la Pkaila – en train de mijoter  depuis la veille (ou bien est-elle déjà cramée. Quelle importance au fond, nul ne verra la différence…)- envahit l’appartement et sans doute ceux des voisins de paliers. Dov, son frère, et sa femme passeront vers 14h00 avec Papi Serge. Eux se chargent d’amener les gâteaux à la crème mais surtout les 17 kémias, histoire d’ouvrir l’appétit avant le choc alimentaire, j’ai nommé la fameuse Pkaïla qui révèle à présent des tons profonds de couleur noir verdâtre jamais encore référencée…Son ticket de place réservée est bien rangé – comme chaque année, les 7 places de la 3e rangée à gauche du Rabbin. Ils viendront, ils seront tous là. William, Victor et Maurice surtout, les cousins. Ne pas oublier d’ailleurs de se faire rembourser par Samy, le beau-frère (à 100€ la place du gymnase, ça douille quand même). Il a bien prévenu ses équipes que personne ne l’appellerait du bureau le lendemain. De toute façon les Bourses mondiales feraient -3% comme chaque année. L’effet Kippour parait-il. Pas de quoi s’inquiéter niveau business. Mais niveau perso, c’est une autre histoire. La femme d’ Olivier est en panique, elle aussi. Aura-t-elle fait assez de couscous? Les 5 baguettes suffiront-elles ? Et les fruits, y en aura-t-il assez ? Et si le petit dernier pouvait juste arrêter de geindre un peu, ce ne serait pas du luxe. Il va encore falloir rester coincé à la maison pour les garder, ces mioches. Elle ne cesse de se dire que c’est vraiment une tannée de devoir marcher 30 minutes pour se rendre à l’office. Et ne pas pouvoir sortir la poussette (« je vois pas pourquoi c’est péché, franchement« ). Sans compter cette tête-en-l’air de Daphné qui ne lui a toujours pas amené les cachets contre les nausées et maux de têtes. « Imagine, genre tu vois, elle me les amène pas« , comment va-t-elle survivre à ces 25 heures de famine entourée de sa sœur, sa belle-sœur, ses voisines, ses enfants, sa Chkob et son Télé Star ? Quel stress cette  veille de Kippour, la vérité !

De son côté, Olivier est toujours inquiet. Il a oublié quelque chose, il le sent  -malgré la saturation chimique de ses récepteurs nasaux, imposée par la grassouillette Pkaïla qui vire maintenant au pétrole visqueux, limite Mloukhia. En plus, ne voilà-t-il pas qu’il est assis à côté de cet enquiquineur d’Azoulay qui va encore lui casser les oreilles avec ses airs de blédards et lui imposé le silence pendant la prière. « Il est toujours pas soigné, cet Azoulay ma parole« . Ne pas parler pendant toute une journée ! « Où on a vu ça ? Déjà qu’on crève la dalle« … Chaque année il se fait la même réflexion : « j’aurai dû m’asseoir en face, côté Algérien – avec eux au moins on peut dialoguer« .

Ce ne sera que 5 minutes avant le début du jeûne fatidique, une fois installé sur sa chaise plastique inconfortable mais si onéreuse, qu’il s’exclamera, en sueur: « C’est pas vrai !  Je le crois pas ! Zekch j’ai oublié la confiture de coings ! ». Au même moment à quelques kilomètres de là, sa femme, prononcera, aux mots près, le même cri d’effroi. De si mauvaise augure.
Ah décidément ça commençait mal, très mal , très très mal ce Kippour cette année-là. Et le marathon des 25h00 venait à peine de débuter.

Chez Daniel, en revanche, ce même-jour, le rythme est radicalement différent. Le réveil est déjà plus matinal. 5h30. Comme tous les jours depuis Roch H’odech Elloul, c’est-à-dire il y a déjà 40 jours. Pas si dur au fond, à condition de pouvoir régler sa vie pour se coucher tôt. A 6h00 tapantes, installé à la synagogue en ces dernier jours de Yamim Noraïm il entonne les Sélihots qui résonnent en lui depuis plus d’un mois, et participent à son introspection – pré-requis indispensable à toute véritable Téshouva . 40 jours que le son du Choffar et les mélopées entrainantes lui servent de guide pour faire son bilan personnel. Lui a réservé ses Kapparot sous forme de Tsedakka pour les pauvres de sa ville et d’Israël.
L’office du matin terminé, la cérémonie de l’annulation des vœux (ateret nédarim) effectuée, il a pris une journée de congés pour aider sa femme à finir les préparatifs, sortir les enfants tout en leur rappelant la solennité qui les attend et aller étudier avant l’entrée de la fête. Il se réserve aussi un moment, où isolé, il fera le point sur les défauts qui gangrènent encore son existence et les péchés qu’il a commise envers Hachem. Il hésite à aller au Mikvé, après tout ce n’est qu’une coutume, ne vaudrait-il pas mieux relire les halakhot de ce jour tellement sain ? En ce qui concerne les erreurs et les fautes qu’il a infligé, volontairement ou pas, à son entourage, il s’en est déjà expliqué, si possible en face-à-face, devant chacun des concernés dès avant Roch Hachanna, il y a 10 jours. Le dialogue a finalement repris, les erreurs sont comprises, les fautes oubliées. Le pardon est accepté. Lui-même pardonne à ceux qui l’ont malmené cette-année, même s’ils ne sont pas venu le voir ou ont gardé le silence – qu’il interprète comme une manifestation de pudeur et de gêne.
Daniel sereinement, se dirige avec impatience vers Yom Kippour, le plus BEAU jour de l’année. Un jour de fête. Ce jour où Hachem va accorder le Pardon à Son peuple. Un moment unique où comme le dit la liturgie, quelque soit l’état dans lequel on y est entré, on en ressort blanc comme neige. Une divine machine à laver en quelque sorte comme le lui a dit sa femme après qu’il lui eût expliqué l’importance et le véritable enjeu de ce moment unique. Brillante métaphore, au fond, que cette machine à laver. Qui n’essore pas le linge violemment mais qui, grâce aux agents actifs de la Teshouva, vient désincruster les saletés au plus profond des fibres tout en conservant le tissu dans son plus bel éclat. Et tout cela sans phosphate !
Une journée miraculeuse: voilà ce qu’est Yom Kippour pour Daniel et désormais toute sa famille. Ses cousins, son frère, sa belle-famille ne demandaient en fait qu’à réaliser à quel point cette journée est magique. Une journée si magique que depuis cette année, il ne veut plus en perdre aucune miette – si l’on peut dire. Au jeûne de l’estomac, Daniel a décidé de lui-même de faire aussi le jeûne de la parole. Sous son Talit un peu jauni et usé, il consacre chaque seconde non plus à la parole mais à la réflexion. Son Mahzor traduit et commenté en français, le fait pénétrer dans la richesse des poèmes et des chants qui vont ponctuer cette journée si spéciale. Il s’étonne même de surprendre Mr Azoulay discuter un petit peu – nobody’s perfect. Daniel se permet de retirer ses lunettes, pour que dans le flou, il puisse encore plus se concentrer dans les mots qu’il récite sans être involontairement perturbé par la foule qui va envahir la salle à l’approche de la Néhila.

Mais en attendant, la Néhila, c’est encore très loin pour Olivier.
L’office du soir s’est bien passé, un peu longuet comme chaque fois. Mais il est satisfait. Il a revu ses copains d’enfance revenus pour l’occasion. Il a parlé de le situation en Israël et des portefeuilles boursiers si volatils depuis cet été. Il était très motivé pour entonner le Kol Nidré. Il a surtout réussi à acheter 2 bénédictions de l’année et Dov et lui ont arraché La Parnassa © des griffes de Valensi. En plus il n’est pas si loin d’Ari, le casablancais qui connait personnellement Gad Elmaleh. « Il est sympathique ce Ari-là, pour un marocain… On a bien rigolé ! ». Le retour à la maison s’est fait dans le calme. Celui qui précède la tempête du lendemain, qui s’annonce longue, comme il le redoute depuis plusieurs jours déjà.
Qui dort dîne, alors Olivier va beaucoup dormir cette nuit-là. Si bien que ce n’est que vers les coups de 11h30 qu’il se repointe à l’office ou Papi Serge l’attendait pourtant depuis l’ouverture, il y a presque trois heures. Pas de bol, Ari n’est pas encore là, mais Azoulay si. Quand on pense que les algériens d’en face doivent certainement parler de choses super importantes, comment expliquer sinon toutes leurs gesticulations bruyantes ? Bon allez courage bientôt midi. Encore 8 heures à tenir. S’adressant à l’horloge géante de la salle, Olivier lui lance du regard un « Toi je te quitte pas des yeux, et t’as pas intérêt à chômer!« . Olivier, Dov, Samy et les autres se lancent alors dans la prière du (reste du) matin et redoutent, quoiqu’inévitable, la prière de Moussaf. Au moins 100 pages du bouquin, 20 pour la Amida et 80 pour la répétition. Rendez-vous compte. C’est un gros morceau. Et tout ça debout en plus. Kippour c’est définitivement pas pour les femmelettes. On s’assoira alors que vers le milieu. Coup d’œil en hauteur. Encore 07h03 à tenir. Huffff…

Daniel, quant à lui, a frissonné la veille au soir en entamant « Kol Nidré... ». Sa préparation des Sélihot, il en voit les effets immédiatement. Il est déjà dans l’esprit de la fête. Il mesure chaque passage, chaque chant. Il devine le poids des mots et la pertinence du choix des suppliques. Il s’emmerveille à chaque fois des chants liturgiques. Il a conscience de, déjà, vivre pleinement l’événement. Le lendemain matin, il s’est réveillé tôt (l’habitude prise depuis ces 40 derniers jours). Toujours silencieux par le mutisme volontaire qu’il s’inflige, Daniel parcours la distance jusqu’au gymnase avec une certaine appréhension. Un peu comme un accusé qui se rend au Tribunal. Mais il a confiance et il va continuer à prier de toutes ses forces pour que cette journée lui soit bénéfique. La prière du matin puis Moussaf s’enchaînent. Effectivement, ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler une partie de plaisir. Le protocole repris du Cohen Gadol est éprouvant. Surtout en position debout pendant des heures.
Mais c’est finalement un prix peu élevé quand on considère la gravité du moment. Les heures défilent à ce rythme à la fois lent et pesant. Fort et signifiant. Centré sur soi mais vécu ensemble. Et au fond de lui, l’idée de rater un seul chant, si particulier, lui est insupportable. « Adon haselihot », « Anénou« , « Amonaï Shamati« …que serait Kippour sans ces airs si prenant !

15h30 sonne. Le plus dur est fait pense Olivier, même s’il serait ravi d’apprendre que la grande horloge retardait. Il ne reste plus que quelques heures pour montrer le meilleur de soi, se résigne Daniel. C’est aussi l’heure de la visite des officiels. Le maire, le député. Voire le Député-maire. Ses adjoints. L’opposition, ensuite, qui évite subtilement de croiser les précédents. Les mêmes discours convenus. Lénifiants. La Paix en Israël. L’exemplarité de la Communauté Juive depuis des siècles. Les apports envers la France. Le rejet de l’antisémitisme. Les plus attentifs décriront entre les lignes des pointes envers les adversaires politiques. Mais, considérons cela comme une pause. Olivier/Daniel attend que cela passe. Dans un silence religieux et unanime cette fois…Bonne nouvelle ensuite pour Olivier, l’officiant déclare qu’après le Yizkor, il y aura 1 heure de « récré » avant Minha ! Rien de mieux pour se dégourdir les jambes, respirer un peu l’air frais, finir les conversations entamées et allez narguer l’office d’à coté. Daniel, lui va en profiter pour lire des Tehilim. ce sera toujours ça de fait.

L’office de l’après-midi reprend. Les signes de fatigues se font ressentir. Les fervents les plus âgés poursuivent l’office assis, eux qui étaient parmi les premiers ce matin. Eux qui ne se plaignent jamais et parlent si peu. Eux qui prient en somme. Les ventes reprennent aussi, avec des déclinaisons à n’en plus finir de bénédictions à l’année, de La Parnassa ©, de la Néïla. L’écrasante majorité de la manne financière qui permet de tenir une communauté juive en France, provient de ces moments là. Yom Kippour, c’est aussi le moment de vérité pour les synagogues et leurs projets. Daniel, tout comme Olivier, participent de leur moyens (étrangement plus élargis pour Daniel). Même si Daniel regrette toujours que cela brise les concentrations travaillées depuis la veille, il sait qu’il ne faut pas abandonner ou s’éloigner des réalités financières et ne pas hésiter à mettre la main à la poche. Sans syna, pas de Torah. Sans Torah, pas de syna…

« El nora Halila, El nora Halila… »
La Néïla. Nous y voilà. Enfin. Plus qu’une heure pensent Olivier et Daniel. A tenir ou à profiter, c’est selon. Chacun réunit les forces qui lui restent. Jeunes et vieux. Le Talit couvre tous les visages. L’assemblée ressemble à un océan uniformément blanc. La gravité de l’instant est palpable. Jamais la salle n’a été aussi remplie. Jamais les femmes ne sont venus si nombreuses, et pour certaines vêtues en prévision de la température élevée du lieu. Torride de par l’affluence mais aussi pense Daniel, parce que nos fautes vivent leurs derniers instants avant l’ignition complète et définitive. Chauffé aussi par les nerfs qui peuvent lâcher, surtout quand l’officiant rappelle , comme chaque année et à peine désabusé, qu’il est strictement interdit aux femmes de venir dans la partie des hommes se placer sous le Talit de Tonton Georges ou de Papi Serge pour la bénédiction finale des Cohanim. Mais, on ne supprime pas une habitude aussi profonde que la farce dans la poule, d’un revers de la main, fusse-t-elle Halah’ique. On entend alors des « j’ai pas mi trois quart d’heure à me garer, pour pas être bénie par mon mari quand même ! » ou des « C’est bon, c’est bon, allez viens, mon grand-père était rabbin et on a toujours fait ça. C’est pas ces religieux qui débarquent qui vont me dire à moi comment on béni sa famille, non mais ! Bon t’arrives ou je viens te chercher ?« . Les nerfs sont à vifs. L’ambiance est survoltée. Les djeun’s, en mode VivaDop Crunch Ball effet Out-of-Bed, eux qui ont passé la journée dehors à chiner, peuvent même se croire en boîtes de nuit.
Mais l’instant est grave, comme tâche Daniel de se le répéter sans cesse.
Voilà le moment où le Livre de la Vie et la Mort sont sur le point de se refermer. Avons-nous suffisamment prier ? Sommes-nous pardonnés de nos fautes ? Hachem a t-il agrée nos supplications ? Nos vœux vont-ils être exaucés ?
Le moment de vérité, l’instant crucial. La tension monte, les corps fatigués et les voix cassés œuvrent de concert pour que les prières liturgiques montent de plus en plus haut dans le Ciel. Tout le monde s’y met. Ceux de Droite, comme ceux de Gauche. Les Sarkozystes et les Hollandiens. Les Zemmour et Naulleau. Les Arthur et Cauet. Les religieux comme les laïcs. Le clan des marocains – unissant pour une fois la mafia des Marciano avec celle des Marelly- au paroxysme de la dévotion , tels des derviches tourneurs, entonnent au débotté, « Annénou, Bizkh’outé déBaba Salé, Annénou!« . Les Tunisiens *chantent*, de manière discordante, un Téhilim inédit qui n’apparait dans aucun siddour. C’est la folie piétiste, on ne contrôle plus rien. Des transfuges Loubavitch, victimes contraintes des pressions paternelles,  reprennent la Marseillaise. Des Breslev (AOC bien qu’originaires de Belleville) sautillent et invoquent leur formules magiques en tenant leurs longues péot. Les Algériens, en pleine transe mystique, psalmodient en chœur la Bénédiction des Israélites pour la République Française dont la page arbore la gravure enluminée de Crémieux. Les Égyptiens, justement, cherchent dans leurs édition jaunies de 1956, encore une fois les pages. Et les Libanais, leurs Talit. Quelques Djerbiens, toujours bloqués depuis 5mn55 sur la première syllabe du premier mot, fondent en larmes. Ceux de la zone espagnole lèvent les bras au ciel, découvrant leurs gourmettes et chevalières en or. Les israéliens shucklent, frisant la crise d’épilepsie ou ressuscitant leur passé de ravers en Thaïlande. Le Peuple est uni dans la ferveur.  Olivier et Daniel sont emportés par la vigueur et la force de cette prière. C’est d’une beauté !

Et là, sans prévenir, c’est le drame: on entend à côté, dans un autre office religieux, les sonneries stridentes et libératrices du Choffar. Sauf qu’à côté, c’est l’office ashkénaze.  » Mabounout, les wouz-wouz nous ont doublé ! Ils ont ENCORE finit avant nous !!! ». Accélération finale, la fierté méditerranéenne et la dignité ancestrale jouant le rôle de nitrogène dans un Need For Speed:Vidouï Underground inédit. L’orgueil séfarade liant comme jamais l’assemblée dans cette ultime ligne droite. Et avec à peine 12 minutes de plus que l’horaire affiché, ce qui, connaissant les membres de cette noble assemblée, est un Guiness World Record catégorie Ponctualité,  c’est enfin à leur tour d’entendre, dans un  recueillement impressionnant le Kadish avec les sonneries de clôture.
Yom Kippour est officiellement terminé.
Les juifs sont blanchis des fautes commises envers Hachem.

C’est le plus beau jour de la vie pour Daniel. Et une nouvelle page, vierge, qui s’ouvre devant lui. Quoi de mieux pour l’inaugurer et commencer l’année que de participer à l’office d’Arvit et malgré la cohue des morfales tentant de s’exfiltrer du local, assister à la Havdala et terminer par la Birkat HaLévana (bénédiction sur la Lune).
Quand tout est terminé, Daniel est satisfait; ses efforts depuis 40 jours, sa Téshouva, sa sincérité durant l’office, son silence pieux, tout en lui s’est incliné devant la majesté de l’événement et en retour, il a ressenti pleinement la solennité de Kippour qui par son seule mérité, absout toutes les fautes. Quand il rejoint sa famille, ses enfants lui racontent leur journée de repentir et une atmosphère de paix et de réconfort envahit délicatement la douce maisonnée.

De son côté, Olivier se sent comme rescapé : quelques instants à peine après les sonneries triomphantes du Shoffar, il a pu rejoindre sa voiture et plus particulièrement le coffre de celle-ci. A l’intérieur, délicatement enveloppées dans du papier aluminium, attendaient quelques cuisses de poulet grillées que l’estomac de notre fin gourmet réclamait depuis 14h27. Oui, ça y est Yom Kippour est enfin terminé. C’est avec un soulagement non dissimulé qu’ Olivier et sa tribu vont aller rejoindre leur demeures où les attendent leurs compagnes qui, malgré  les 25 heures, n’ont étrangement toujours pas épuisé les sujets de conversations… Jusqu’à la question, terrible, de son enfant qui allait par la suite tout remettre en question:

 » Quelle chance papa, toi tu n’es pas resté coincé à la maison. Tu a pu bien prier à côté du rabbin et du sefer Torah. Quand est ce que je pourrai venir te rejoindre pour qu’on prie ensemble ?…« 

Daniel se souvient alors que c’est à ce moment précis que lui, c’est-à-dire, Olivier a réalisé être passé à côté de quelque chose. Et qu’il possédait aussi un deuxième prénom. Celui de son grand-père qui ne ratait pas, lui, une minute de l’office, et s’y maintenait debout malgré l’âge, la fatigue et l’arthrose. Les mêmes efforts que son propre père, Papi Serge, déploie en silence sans que ses enfants n’en réalisent la grandeur. Quelle leçon pour Olivier et ses frères qui, malgré jeunesse et force,  gâchaient pourtant en distractions, la solennité du jour…

Après le retour de Daniel, sa femme et celles qui sont restées à la maison en ont profité pour se recueillir, lire des Téhilim et prendre sur elles de bonnes résolutions pour l’année qui s’annonce si belle. Les enfants, eux sont impatients de grandir et venir rejoindre le clan des hommes. L’année prochaine, pense Daniel, il sera certainement cette-fois accompagné de son fils, devenu plus grand. Et, avant de s’endormir, il pense encore au miracle du jour qui n’est déjà plus. Car il n’y a qu’à Yom Kippour, que  tous les juifs sont enfin religieux. Ce jour-là, c’est en effet le jour sacré pour le fameux « Juif de Kippour ». Mais aussi pour le juif qu’il était, respectueux des traditions mais survolant complétement le sujet sans même s’en apercevoir. Le jour le plus dur physiquement et psychologiquement mais surtout le jour qu’ont choisi les Enfants d’Israël pour montrer leur attachement à Hachem, tandis que d’autres auraient préféré une période plus agréable ou une fête plus enjouée comme Pessah‘ ou Chavouot pour déclamer du même coup leur confiance au Ciel. Choisir Yom Kippour pour se réunir dans la souffrance et la méditation, c’est faire taire tous les accusateurs en-haut comme en-bas. Et ne serait-ce que pour cette raison, Yom Kippour est la plus joyeuse des fêtes juives.


À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

3 Responses to Yom Kippour: Journée faste ou jour néfaste ?

  1. Yves SIMONY dit :

    Monumental et tellement précis. Celui qui dit qu’il ne s’est pas retrouvé dans ce texte à un moment ou un autre de la lecture vivait sur une autre planète jusque là !

  2. Esther dit :

    J’ai beaucoup aimé le texte. Mais je suis déçue de pas voir de vraie continuité entre les deux personnages. J’ai l’impression qu’elle serait plus évidente si le côté Daniel était plus pragmatique: montrer ce qu’il comprend pratiquement dans son vidouy par exemple. Tu dis juste qu’il réfléchit sur lui. Aussi, c aurait été cool que Daniel parvienne à re réfléchir sur la pkaila la poule et les coings pour leur donner un nouveau sens…

  3. SAN dit :

    Très beau texte, merci pour la piqûre de rappel,bien que difficile Yom Kippour est un jour de joie non une corvée qu’il faut régler.

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