En Galout, trois semaines durent une vie entière…

Alain Delon fixant Jean-Claude Brialy, tous deux jeunes fringuant dragons dans le nanar rose bonbon « Christine » avec Romy Schneider, lui explique comment avec sa maîtresse – une femme mariée évidemment, Vive la France ! – , au début de leur passion qui s’étiole à présent, « six mois passaient comme une semaine alors qu’aujourd’hui une semaine est aussi longue que six mois« . La bagatelle est toujours plus charmante pour décrire ce qu’Einstein et ses confrères mettront encore quelques décennies à modéliser de manière plus indigeste. Oui le temps, relatif comme tout le reste, c’est d’abord ce qu’on en fait. Ou ce que l’on en subit: se faire plomber une carie peut sembler durer des heures tandis que passer une bonne nuit de 8 heures dans un lit moelleux ne durerait que le temps d’un rêve (Cf. Inception pour les plus incrédules).
Mais même au sein du calendrier juif, la perception du temps peut-être décorrélée de sa durée réelle.
L’exemple le plus célèbre reste celui de Jacob:

« Jacob servit, pour obtenir Rachel, sept années et elles furent à ses yeux comme quelques jours, tant il l’aimait. »(Ber, 29-20)

Il y a, cependant, aussi un autre évènement dont j’aimerais vous parler, et qui à la réflexion  mérite amplement de figurer dans cette problématique de perception ressentie vs. la durée réelle.

Nous rentrons depuis le 17 Tammouz (aujourd’hui mardi 19 juillet) et jusqu’au 9 Av, dans la période dite des « trois semaines » (Ben Hametsarim) qui relatent le début de la fin de la primauté hébraïque sur sa Terre, de son Royaume, de son Indépendance, de son Temple (Beth Ha-Mikdach).

Le début de la douloureuse Galout (l ‘Exil).

Durant trois semaines, marquées par deux jeûnes le 17 Tamouz et le 9 Av donc, les juifs du monde entier se remémorent le cataclysme qui a eu lieu il y a deux millénaires et dont ils paient aujourd’hui encore un lourd tribut. Dispersé, fragilisé, le peuple d’Israël a depuis deux mille ans, tenté de survivre parmi les autres peuples, au sein des autres croyances. Expulsée, massacrée, coupable de tous les crimes, bouc émissaire universel, la population juive va mordre l’amère poussière des sentiers nocturnes, dans l’obscurité des Temps et la cruauté des braconniers les pistant dans leur fuite dérisoire, de générations en générations, de pays en pays. Ce peuple-gibier de l’Histoire, mon peuple, a certes connu localement et ponctuellement des périodes d’accalmies et bien entendu, les juifs de France par exemple de nos jours et malgré les relents antisémites persistants et toujours menaçants, peuvent vivre et évoluer dans la République de manière égalitaire et juste. Ce qui peut rendre beaucoup moins vivace le souvenir de la Catastrophe.

Alors, aujourd’hui, dans ce contexte plus ou moins apaisé de la Galout post-Shoah, comment comprendre le message institué par nos Sages pour ressentir, durant ces trois semaines, cette période si tragique ?
Car qu’ont voulu finalement nos Pères en nous instituant ces trois semaines ? Et parallèlement comment cette période est-elle à ce point ancrée dans la culture religieuse de chaque juif – un peu comme le serait Yom Kippour par exemple.En réalité c’est un billet bien pessimiste que voilà, parce que je n’ai pas trouvé de réponse définitive. Je vous propose trois axes de lectures, celles qui m’ont été personnellement fournies, mais qui de mon point de vue ne traduisent pas fidèlement le message original – qui demeure pour moi un mystère.
Voyons cela ensemble:

D’abord et avant tout,  il y a la Halah’a traditionnelle et somme toute basique, qui s’affranchit de tout confort conjoncturel ou le cas échéant, de toute entrave antisémite. En suivre scrupuleusement les décisions nous conduirait fatalement à comprendre le sens global :

Nous jeûnons le 17 Tamouz et le 9 Av en souvenir des malheurs qui se sont abattus sur le peuple juif à cette période. Ces jeûnes ne sont absolument rien et en valent encore moins s’ils ne sont pas le premier pas vers le repentir, la Téshouva.
Aujourd’hui 17 Tamouz, par exemple, les 5 événements dramatiques commémorés sont:

  1. Les premières Tables de Loi ont été brisées
  2. Le Korbann Tamid (sacrifice quotidien) fut interrompu à l’époque du 1er Beth Ha-Mikdach, en conséquence au siège de Jérusalem.
  3. Sous le siège du 2ème Beth Ha-Mikdach, la première brèche dans la muraille de la ville fut pratiquée par l’ennemi ce jour-là, ce qui lui permit, 3 semaines plus tard (le 9 Av), de détruire le Beth Ha-Mikdach, ainsi que toute la ville de Jérusalem.
  4. Apostomoss, un général grec, brûla ce jour-là un Sefer Torah, à l’époque du 2ème Beth Ha-Mikdach.
  5. Une idole fut placée dans le Beth Ha-Mikdach.

Et voilà tout ? Jeûner, s’engager à la Téshouva pour expier nos fautes et celles de nos pères dont on rappelle à propos les conséquences sinistres ? Ce n’est déjà pas si mal me direz-vous. Soit. Mais cela ne suffit pas à expliquer la place massive qu’occupe cette funeste période dans le calendrier hébraïque et dans nos vies juives. Car après tout, la Teshouva est un travail quotidien. Alors pourquoi en souligner l’importance durant les trois semaines (juste avant d’en conter l’obligation au moment de Tichri ?)

Alors, y-a-t-il autre chose ?

Oui, réponds toujours la Tradition. Et c’est notre deuxième volet.
Les trois semaines qui débutent aujourd’hui doivent aussi être celle d’un deuil qui irait crescendo. D’abord le souvenir de la période funeste, puis des restrictions de plus en plus fortes à Roch H’odesh et Chavoua chéH’el Bo pour arriver au point d’orgue qu’est le 9 Av. Restrictions qui doivent être d’ailleurs halah’iquement respectées.
Le problème est que la tendance du peuple, tout du moins telle qu’il m’est donné de la voir, reste que cette affliction ne l’est que peu ou prou. Rares sont les communautés qui réduisent les fêtes ou les rires (mêmes si les mariages ou les fêtes familiales sont suspendus, même si la musique est progressivement interdite), encore plus rares sont celles qui s’effondrent progressivement jusqu’à Tisha Beav. Les Kiddoush du Chabbat restent enjoués, tout comme les petits déjeuners du dimanche matin ou les discussions à Minh’a ou Arvit en semaine sur l’actualité ou les futilités de la vie. D’ailleurs j’oserai même dire que les restrictions de ces trois semaines sont mêmes perçues comme des contraintes. Notamment vestimentaires. Il n’y a pas le sentiment que nous devons vivre collectivement un drame national.
A ce propos, une anecdote qui montre à quel point l’image du deuil est éloigné de la Kéhila; à une question qu’il lui était posé de savoir s’il était autorisé de faire une action en particulier durant cette période, le Rav Chakh zatsal avait  majestueusement répondu :

Je ne me souviens pas qu’une personne endeuillé de son père m’ai jamais posé cette question

Or même si la réponse est brillante, même si elle rappelle dans quel état d’esprit nous devrions être, elle révèle également que cette exigence morale de nos aînés a beaucoup de mal à perdurer. Le Juif lambda essaie de s’arranger et de passer au travers des mailles du filet de la Peine et du Chagrin, tout en s’appuyant sur la Halakh’a.
Voir même en détournant la notion de Chavoua Chéh’el Bo en la rebaptisant « Semaine du complet poisson »…
Ce qui ne viendrait à l’esprit d’aucun endeuillé qui, écrasé par la tristesse, suivrait les recommandations rabbiniques à la lettre sans essayer de ‘ruser’ même de façon autorisée. Cette candeur, cette naïveté propres à l’obéissance absolue des affligés n’est pas encore une valeur répandue.
C’est encore une fois, de mon point de vue, un message qui passe mal et qui n’explique toujours pas pourquoi ces trois semaines sont pourtant aussi bien ancrées dans le bagage culturel de chaque juif.

Y-a-t-il alors enfin une troisième voie ?

On m’a répété que le Rav Zyzek a dit, pendant un cours à la Yéshiva des étudiants il y a trois ans, que la notion même de ces trois semaines étaient d’arriver à la date de Ticha Béav et de ressentir au plus profond de soi un manque. Tout simplement.
Facile ? Pas vraiment en fait. Il ne s’agit pas de réaliser que les vacances passées vous manquent. Que la plage, la piscine, la spécialité du chef vous manque. Encore moins que le sourire de la crémière vous manque. Surtout si elle est déjà mariée (regardez l’exemple du sémillant Delon, on s’en lasse vite…).
Ce n’est pas se brancher pendant trois semaines sur Radio Nostalgie ou écouter sur les ondes juives l’excellent Alexandre Adler nous narrer l’histoire hébraïque et avoir ce soupir de regret, chagriné du coin des lèvres par les lamentations de nos aïeuls.

Le manque dont il est question est un mélange entre le deuil ‘institutionnalisé’ et finalement plus ressenti dans les chairs que dans les esprits, et la ‘commémoration’ historique et halah’ique à laquelle on serait invité de prime abord. Le manque, ici, est celui qu’on ressent lorsqu’un être cher a disparu et que vous vous souvenez des moments passés ensemble. Que la protection qu’il vous offrait ou le confort qu’il vous apportait ne sont plus qu’un lointain souvenir. Un manque qui s’apparente a celles et ceux qui évoquent la mémoire de leur conjoints ou parents emportés par la Mort. Un manque qui noue la gorge et libère les larmes.
Voilà ce que serait l’idée principale de cette période ô combien malheureuse dans l’histoire juive.
L’indépendance spirituelle et territoriale nous manque, dans notre chair et dans notre âme.

Mais n’est-ce vraiment encore que cela ? Redonner le frisson du Temple détruit et le vertige de la Galout ? Ne s’agit-il au fond qu’une commémoration ‘officieuse‘ de plus ? De trop ?

Mon problème, qui est hélas commun je pense à toute la génération des juifs en Exil, c’est que ce manque, même s’il n’est pas exprimé de manière si poignante ni si officiellement cadré par la Halah’a, est ressenti continuellement tout au long de l’année. Et pas seulement pendant ces trois semaines.

Trois semaines pour s’apitoyer sur son sort seraient presque agréables si cet Exil ne nous contraignait pas à subir une vie ‘à part’, une double vie, où chaque instant est un péril et chaque erreur, une morsure. Une drôle de vie qui me fait toujours dire qu’être Juif c’est plus qu’un travail à plein temps, c’est une vocation. Une existence qui doit se déverser dans un récipient social qui n’est pas prévu pour la contenir. Même si les fourches et les bûchers ont disparus, le juif en Galout n’est pas pleinement lui, ou en tous cas, doit s’embarrasser continuellement de concilier d’une part son statut, enviable et défendu, de citoyen et d’autre part, ses devoirs religieux.

Vous trouvez que j’exagère ? Alors puisque c’est mon blog, et que je ne veux pas encore plus plomber l’ambiance en vous parlant des attaques antisémites, ou des actions terroristes et anti-sionistes, je vais rester égo-centré en vous présentant une liste à la Prévert des « petites » contraintes qui sont mon quotidien, sans pour autant réveiller sérieusement l’infini débat de la place du juif parmi les nations, et illustrer pourquoi la perte de notre indépendance, et notre Exil subit, rallument les braises du Temple détruit, et carbonisent encore et toujours mon existence au jour le jour. Le sujet étant vaste, limitons-le au seul contexte professionnel :

  • Par où commencer? au hasard, tiens, ne pas pouvoir porter sa casquette ou sa kippa au travail (ou dans une réunion), Sainte Laïcité oblige,et donc
  • ne jamais porter une chemise a manche courte pour avoir suffisamment de tissus dans l’avant-bras pour subrepticement passer le coude sur la tête, faire les bénédictions au sortir des toilettes ou pour consommer le café offert par le fournisseur ( accident # 97025: une collègue m’aperçoit dans cette drôle de posture et me demande si je teste mon nouveau déodorant…rire poli, gêné et rageur…)
  • En hiver, ménager chaque après-midi 8 mn pour investiguer les issues de secours et prier. Pardon doublement prier: d’une part Minh’a et d’autre part que personne ne vous rencontre dans cet endroit improbable avec une kippa sur la tête au moment de la amida (je ne vous raconte pas le niveau d’angoisse et la nullité de la kavana, la concentration qui vous fait admettre que tous ces efforts, au fond, ne servent à rien).
  • En parlant d’angoisse, aller à la cantine lorsque tous les prétextes pour décliner l’invitation ont échoués, et sortir son Tupperware, préparé amoureusement par votre maman puis votre femme, devant la stupeur de la tablée et rejouer le coup du déo en s’excusant auprès d’Hachem du ridicule de la situation et Le suppliant de nous pardonner. Essayer de détourner l’attention par une blague, un commentaire sur les résultats de la Ligue 1 ( pour vous qui DÉTESTEZ le football…). Supporter les questions des rares audacieux qui s’étonnent de vous voir manger vos raviolis froides en cette période de ramadan…
  • A une Convention Nationale parmi 300 participants, avoir le privilège d’être invité par votre Über Direktor à table (couvert d’argent etc…), sortir son bien brave Tupperware (bien moins éraflé que votre self esteem) devant les 11 autres invités (oui ça fait une table de 13, et oui vous allez l’entendre la célèbre « Ah un Juda! », *h-u-m-o-u-r*), extirper sa fourchette Ikéa du sac Monoprix, sentir les paires d’yeux discrets sur ce manège iconoclaste et rentrer dans une folie géométrique pour savoir comment bien orienter la forme parallélépipédique de sa gamelle pour minimiser les risques d’éclaboussures des calamars et autres lardons qui parsèment les couverts environnants dégoulinants de sauce à l’odeur si tentante…et tout cela en gardant un magnifique sourire décontracté
  • Les merveilles d’imaginations pour maintenir un lien fort avec son équipe tout en ne mangeant jamais avec eux, en participants à des conversations habilement forcées à la pause café mais en ne comprenant absolument rien de chez rien à ce qu’il s’y raconte, des recettes locales d’une Flammekueche soufflé avec siphon, à une tripe injection de cylindrée V6 en passant par une porte à galandage installée le week-end dernier dans la maison secondaire à Ménétréol-sur-Sauldre, près d’ Aubigny-sur-Nère, en Sologne – vous savez, dont l’accès est facilité  désormais grâce à l’itinéraire-bis mis en place près de l’A8 à hauteur de Saint-Jean-Le-Blanc dont le vide-grenier de samedi dernier etc etc etc (OUUUIINNNNNNN !!!!! Quand est-ce que je me réveille ???).
  • La totale dextérité pour éluder les conversations politiques parfois, actualité oblige, centrées sur Israël et « la Palestine »
  • L’incroyable agilité pour, tel le cygne qui remue frénétiquement ses pattes sous l’eau sans qu’à la surface cela ne perturbe son port altier, rire aux blagues salaces, acquiescer au divorce de Christian qui veut être libre de toute entrave conjugale, se taire sur les « liaisons » répétées de la frivole stagiaire du Marketing au décolleté généreux mais plongeant, éluder « l’aventure » du chef comptable avec la nouvelle responsable du contrôle de gestion, tous deux mariés avec famille à charge, entendre sans mot dire (maudire?) que Le Pen ne raconte pas que des c**neries…
  • Répondre poliment que, non, finalement après mûres réflexions, il n’est pas possible de décaler ses absences pour fêtes juives de Septembre à Aout. Période pourtant plus propice aux congés. Et s’entendre répondre, la moue triste, « bon, on se débrouillera sans toi, fais comme tu veux… »
  • Supporter les questions du style « Tu manges pas de ça ? Ah bon ?!? Mais pourtant Stéphane qui est..heu..israélite, voila, israélite, lui, il en mange. Et puis il prend pas autant de vacances en Septembre. Lui… »
  • Faire comme si de rien n’était lorsqu’on vous signale que « t’as kekchose derrière,là, qui pendouille » et ranger rapidement les tsitsit qui avaient échappé à l’embrumée vigilance matinale, avant de se voir embarquer dans de saoulantes demandes d’explications – abrégées au mépris de tout message biblique (que Le Seigneur me pardonne)
  • Jongler, malgré la fatigue de la journée de travail, avec les ouvertures nocturnes des magasins puisque, s’ils sont ouverts tous les samedis, rares sont ceux qui le reste le dimanche.
  • Le pire est sans aucun doute possible la gymnastique du vendredi après-midi en hiver pour partir 90 mn chrono avant le coucher du soleil en calculant le meilleur trajet, le temps de parcours, la probabilité d’une panne mécanique qui oblige à prendre une autre correspondance en priant que le Yester hara du vendredi ne vienne pas à vous coincer dans un tunnel entre deux stations. En jouant honteusement sur les 18 minutes de « battement » halah’ique . Tel MacGyver qui se faufile entre les grilles du portail qui se referme, où Indiana Jones qui récupère son chapeau derrière la lourde porte en pierre qui s’affaisse, vous devenez le temps d’un après-midi, un super héros d’un nouveau genre: Speeder-Mensch (marque déposée). Y avait aussi dans le genre cartoon, le lapin dans « Alice au pays des Merveilles » mais ça claque moins…Et je ne parle même pas des réunions transverses avec d’autres départements qu’il faut anticiper pour les décaler à temps au risque de passer Chabbat au bureau, cacher dans les escaliers de secours où vous croyez prier Minh’a. Ne pas avouer non plus à sa hiérarchie que ça fait déjà 10 ans que vous êtes l’employé anonyme du mois puisque vous finissez déjà tout votre boulot dès le jeudi soir, au prix de longues heures supplémentaires non réclamées, mais avec l’avantage de pouvoir gérer les impondérables le vendredi sans vous forcer à rester au bureau.
    Chaque vendredi d’hiver, je vous jure, c’est la grosse rasra du chabbat. Je n’ai pas d’autre mots qui me viennent à l’esprit, désolé. Et ça dure environ 5 mois et demi par an. Tous les ans. D’ailleurs je pourrai écrire un livre entier sur ce sujet mais juste une petite friandise avant que je ne mette mes menaces à exécutions: un des premiers chabbat qui rentre tôt ( à cause du changement en heure d’hiver) est celui de la paracha Lekh-Lekha, ‘Va pour toi’. Croyez-moi, mais quand il faut quitter son bureau à 15h00, ce vendredi-là, à l’heure où certains de vos responsables vous croisent, rentrant d’un repas d’affaires -que vous avez encore une fois décliné sous un prétexte foireux – et se préparant à une encore longue journée de travail, qu’ils vous disent sur un ton neutre qui prête à toutes les interprétations « B.o.n. W.e.e.k.-e.n.d. », même si vous leur avez expliqué cent mille fois le principe du Chabbat, la seule, oui la seule chose qu’il faut se répéter à ce moment-là, climax de la fracture pragmato-théologico-catastrophique, c’est ce « Va pour toi ». Ce Lekh Lekha qui a consacré notre Patriarche Abraham et qui modestement donne des forces à nos jambes pour que, en dépit de toutes les convenances et la bonne éducation reçue, en plein marasme entre Torah et Derekh Erets, on puisse s’enfuir. Littéralement.
  • Et puisqu’on parle du chabbat, en cette période de fin de soldes, une deuxième confiserie:  la joie de rester bloqué parfois une heure sous la pluie devant la porte électrique de son immeuble en priant pour qu’un voisin vous ouvre (peut-être le même qui vous a arraché les petits aimants que vous pensiez indétectables…)
  • Il y a  aussi, en plus des brûlures, les petites piqûres bien urticantes, comme jouer la montre pour ne pas se raser pendant le Omer, prétexter un effet de mode (pouah! tu parles!) ou une casse de rasoir, mais aussi par exemple refuser les sorties Karting le samedi après-midi avec toute l’équipe, les séminaires à Marrakech ou Chamonix, les soirées au pub… mais également amener vos bienveillants et quoiqu’on dise tolérants et très sympathiques collègues dans des restaurants cashers où le service est comme par hasard ce jour-là LAMENTABLE lorsque ce n’est pas la carte des menus qui n’est plus à jour, ou enfin leur organiser un pot au bureau avec des Bisslis et des bonbons dont les dates d’expirations font certainement références au calendrier hébraïque (c’est pas possible autrement.)

Je pourrai continuer longtemps comme cela. Moi, comme mes amis et comme les millions de Juifs en Galout.
Ce n’est jamais bien méchant dites-vous ? Détrompez-vous ! C’est aliénant. Frustrant. Culpabilisant. Névrosant.  Parfois, pardon, souvent, cela met en péril la vie professionnelle dans sa mesure la plus extrême: du manque de promotion au renvoi pur et simple.

Que cela renforce notre Emouna (foi) en Hachem Yitbarakh est une consolation remarquable, certainement, mais personnellement je ne suis pas encore au niveau de m’en féliciter.

De même que je suis malade de voir qu’il y a quelques mois, une poignée d’étudiants juifs, brillants élèves en prépa scientifique, après avoir enduré les supplices de Math Sup et Math Spè pendant 3 ans, se sont vu contraint de choisir entre leur conscience religieuse et les obligations de la nation. Les concours tombant pendant la Pâques Juive, Pessah‘, les mesures de séquestres habituellement utilisées ont été interdites sous prétexte de laïcité.  Ils ont alors sacrifiés trois années de leur vies et compromis toutes leurs études pour sauver deux jours de fêtes. Le fond du problème était et demeure de rappeler aux musulmans que sur le sol national, ils se devaient comme tout le monde, de respecter la loi. Très bien, mais en l’occurrence aucun musulman n’a été contraint à quoi que ce soit. Les entorses à la laïcité qui se multiplient depuis 15 ans de leur fait, ne les oblige en rien. Même l’interdiction du voile intégral n’est pas respectée. Seuls les juifs ont payé le prix fort. Encore une fois, entre le marteau et l’enclume. Cette sacrée Laïcité, érigée depuis quelques temps en véritable dogme religieux, sans plus aucune mesure ni contextualisation. Qu’est devenu cette valeur républicaine, soumise à la menace islamiste ? elle a été martialement résumée en une expression de la religion tolérée uniquement dans le cadre privé. Que chez soi. Est ce qu’un chinois ou une sénégalaise ne sont bridé ou noire que chez eux ? Bel ingérence, qui rappelle qu’en Iran il est interdit aux juifs de prononcer le mot ‘Israël‘ – qui évidemment pullule dans la Torah ou les livres de prières. Là encore, la politique envahit le religieux. Et notre juif en exil se retrouve bien malgré lui écartelé dans ce qu’il croit être un choix impossible. Et au fond, ridicule, car jamais le judaïsme ne s’est opposé à la conscience du pays-hôte.

Alors vous savez pourquoi toutes ces (petites) misères ? A cause des goyim qui nous entourent ? Non ! En France par exemple ils sont dans une écrasante majorité sinon tolérants en tous cas peu hostiles. Alors ? La réponse est hélas plus douloureuse. Elle nous concerne. Parce que si en l’an 68 de notre ère, les maudites légions romaines de Titus ont effectivement détruit de Temple de Jérusalem, c’est parce qu’auparavant, pendant des années, certains de nos ancêtres ont désacralisés ce Temple, ont refusé les directives de Dieu et ont sous-estimé leurs péchés tout en n’expurgeant pas la haine gratuite qui s’était infiltrée en leur sein. Dissimulant leur devoirs derrière leurs intérêts.

Parce que depuis deux mille ans, les juifs n’ont plus d’identité spirituelle incarnée sur terre. Plus de refuge.
Parce que depuis deux mille ans, le juif est en Exil et a été contraint de concilier, sans jamais les amoindrir, les commandements de la Torah avec les contingences des Nations, souvent hostiles, parfois indifférentes, rarement amicales.
Parce que depuis cette date fatidique du 17 Tamouz et jusqu’au 9 Av, va se jouer un tournant scabreux et fatidique pour les Enfants d’Israël: celui de survivre, dans leurs corps et dans leurs âmes, de tout leurs cœur et par tous les moyens.

Que depuis lors, chaque jour, chaque heure, chaque instant le Juif prie Hakadoch Baroukh Hou d’accélérer la Délivrance, de faire venir le Messie et de nous permettre de jouir de notre vivant rapidement du Troisième Beth Ha-Mikdach dans la Jérusalem Éternelle.

Conclusion de cette troisième voie: Si c’était vraiment cela que les Sages souhaitaient nous faire ressentir pendant précisément les trois semaines, c’est donc aussi raté si j’ose dire. Car s’il s’agissait alors de ‘matérialiser‘ dans le calendrier la sensation du manque, d’officialiser sur une durée fixe les aspirations à la Délivrance du peuple d’Israël afin d’être sûr que le population s’afflige comme il se doit; alors la Galout nous l’impose DÉJÀ tous les jours de l’année ! Les prières que nous invoquons durant les Kinot et la liturgie du 9 Av sont les mêmes, par essence, que nous adressons au quotidien à Hachem. En plus désordonnées, plus diffuses, en moins explicites, moins collégiales. Mais au fond, la supplique est la même.
Et c’est là ou ce billet est pessimiste: non content de ne pas avoir compris l’objet discriminant de cette période, j’ai constaté en plus un effet secondaire contemporain, le « deuxième effet Kiss Cool » de la Galout actuelle. C’est une souffrance supplémentaire à laquelle aucun Talmid H’ah’am n’avait pensé lors de la codification de la loi de ben hametsarim. C’est l’effet Herzl s’il m’était permis de le baptiser ainsi.

Aujourd’hui, barouh’ Hachem, l’État d’Israël existe, Jérusalem est pour partie libérée, et ses citoyens peuvent adresser certains des points que j’ai soulevé dans le respect total de la Torah et des mitsvot.

Et le voilà le nouvel aspect désagréable de cette période, le fameux effet Herzl: une sale petite grosse voix intérieure qui nous hurle délicatement que, finalement si on « souffre » tellement que ça en France par exemple, Israël sera ravi de nous accueillir. Qu’il ne tient qu’à nous de régler tous ces tracas. Que l’on se croyait victime du problème, mais qu’en réalité, depuis plus de 60 ans, c’est nous, les exilés, le problème.
Or, évidemment, une aliya, n’est jamais simple; qu’il en faut du courage, de l’investissement, du renoncement et donc conclusion, poursuit cette affreuse conscience lors de son réquisitoire intérieure accablant, ce n’est pas l’Exil qui est dur, c’est nous qui sommes faibles.

Trois semaines à ressasser que tout ceci, c’est un peu aussi notre faute et que depuis 1948, la solution existe(rait). Ça pince l’esprit, ça fait mal au cœur, ça démange les doigts. Pour le coup, l’absence du Temple est autrement plus pénible. Son manque est d’autant plus douloureux…mais pour le juif en Galout, ce n’est pas tant ce malaise pendant trois semaines qui l’indispose. C’est celui des 49 autres …

PS: à ceux qui me l’ont gentiment reproché, oui j’ai en effet beaucoup de mal faire des billets courts. Mais le prochain bli neder sera expéditif…Suspense…

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

8 Responses to En Galout, trois semaines durent une vie entière…

  1. Jojo dit :

    Oh combien d’accord avec toi
    On pourrait y ajouter les approches de Noel avec son fameux marché, les comparaisons fumeuses avec Hanouka ou la galette des rois (mais la frangipane c’est cacher non ?), les pots de départ dans les crêperies en plein Pessah (mais non, meme un verre d’eau je ne peux pas prendre), ou encore la bouteille de vin non mevushal que le chômer te donne précautionneusement, and So on…
    Une petite remarque en passant: ce n’est pas mikets/vayigash les shabattot les plus tôt puisqu’etant autour du solstice d’hiver ?

    • trente-trois dit :

      Bonjour,
      merci pour ce commentaire et par ailleurs après vérifications,vous avez raison: Lekh Lekha n’est même pas le chabbat d’hiver qui rentre le plus tôt ! Alors comment ai-je pu me tromper depuis tant d’années et ne pas souffrir de vendredi plus « périlleux » ? J’ai deux explications à cela: d’une part les chabbatot les plus tôt correspondent à la période de Noël qui fait que je suis moins suspect de partir plus tôt (il va surement faire ses achats pour le sapin, pense-t-on) et d’autres part il n’est pas impossible que cela tombe pendant les périodes scolaires ce qui incidemment me permet de m’exfiltrer en soulevant beaucoup moins de regards réprobateurs… En tous cas, j’ai bien fait de ne pas commencer à écrire mon livre sur les galères de la galout. Mon premier H’idouch aurait été une piteuse erreur😉
      Bonne continuation à vous

  2. Lanou dit :

    Merci pour ce texte, ça fait plaisir de lire ce que l’on vit😉

  3. Yona Ghertman dit :

    Bonsoir,

    Je me suis finalement décidé à lire ce [long] post juste avant le 9av😉

    Les constatations sont vraies et on se sent tous concernés par au moins quelques-unes d’entre-elles.

    Petite objection toutefois sur la fin du billet : Même s’il fallait trouver « la force » de faire son allyah (ce dont je doute, mais c’est un autre débat) les conséquences de la destruction du Temple se ressentiraient également en terre d’Israël. J’y ai habité un an et j’avais mal au cœur à chaque fois que l’entrée dans une ruelle de la vieille-ville m’était interdire car je risquais d’être égorgé. A chaque fois que je marchais le vendredi soir de méa-sharim au kotel et que je croisais des voitures avec des occupant se moquant des « religieux »…. Et ce en sont que des exemples….

    D’ailleurs le Rav Chakh ne s’adressait-il pas à quelqu’un habitant sur place ?

    PS pour rire: J’ai l’habitude de dire que pendant cette période je ressens la destruction du Temple une fois par jour lorsque je me lave à l’eau froide depuis Rosh Hodesh Av. Les Séfaradim n’ont même pas cette « chance »😉

    Hazak et à bientôt

    • trente-trois dit :

      Merci d’avoir consacré votre temps que je sais précieux, à lire un billet que pourtant j’estime inachevé faute de trouver une réponse à ma question première.
      Quant à votre objection, c’est tout à fait exact, l’alya est loin d’être la réponse unique pour adresser le problème du manque du Beth Hamiqdach. Il en est en tous cas une des étapes et ce serait un peu comme le plaisir ‘grossier’ qu’éprouverait un touriste Américain élevé chez McDo et KFC lorsqu’il déguste pour la première fois une ratatouille dans un bistro parisien. Bien loin de lui, les conserves de carottes, les mains sales du cuisinier, la vinasse dans son verre, et la note scandaleuse. Il lui faudra encore quelques expériences pour affuter son palais, éduquer son nez, ouvrir les yeux et fermer son porte-monnaie. Mais au final ce serait mentir que de ne pas reconnaître que sa nourriture est meilleure que la bouillie yankee d’antan. C’est un peu pareil pour un juif de Galout qui regarde, encore avec les yeux de Chimène, la nation juive revivre après 2000 ans d’absence. Encore plus quand il souffre de ces petites misères et qui par rage ou désespoir s’illusionne sur la réalité israélienne contemporaine. Le territoire que dirige la Knesseth n’est pas la contrée chantée par nos Prophètes ? Évidemment. Mais, si l’on attend encore le ticket de cinéma et l’heure de la séance, on ne pouvait rêver plus belle bande-annonce à se mettre sous la dent pour patienter, non ?
      Enfin sur le minag ashkénaze de ne pas se priver d’une bonne douche froide depuis Rosh H’odesh; rassurez-vous, même les séfarades européens s’y sont cette année conformés contre leur gré: les averses de pluie continuelles depuis juillet les en acquittent matin, midi et soir – et en outre, nous rappelle surtout qu’ il fait beau et chaud en Israël, sauf que nous, nous n’y sommes pas.

      Si même la météo devient agent recruteur des sionistes, le Messie ne devrait pas être très loin…

  4. Philippe Aïm dit :

    La question même sans réponse est bonne. Voilà ce qui me vient comme ça: je suis d’accord, c’est tous les jours compliqué, c’est tous les jours un combat pour défendre ce que l’on est, tous les jours en somme l’absence du temple et de notre indépendance spirituelle nous est cruelle. Tout le travail est de ressentir un manque… Soit, de prendre au moins un jour pour y penser est déjà une réponse. Je suis sensible à ce que dit Yona Ghertman, même en Israël, il y a encore quelque chose qui manque, il y a encore une distorsion entre juifs qui empêche ce sentiment de cohésion.

    Ce peuple dispersé ressent une unité dans ce manque d’unité. Il est connecté ensemble, ne serait-ce que parce que chacun sait que le peuple est dispersé et qu’il a beaucoup souffert. Voilà ce qui nous manque à mon avis, notre peuple nous manque, notre D ieu nous manque. Nous manquons « d’être ensemble » et nous y pensons, nous pensons au templen nous pensons à la première croisade, a bar kokhba, à l’inquisition, au ghetto de varsovie, bref aux événements du 9 av, et ces morceaux de notre peuple nous manquent…
    et voilà peut être aussi la consolation: ce lien, cette unité qui, perdue à amené à l’exil, et retrouvée, pourra nous mener à la délivrance. Car c’est cela aussi être juif: garder souvenir de ses malheurs, d’où on vient, de qui on est, de sa fragilité…mais surtout garder espoir, un espoir fou et incroyable qu’un jour, tout ça s’arrêtera, qu’un jour (pas trop lointain j’espère)nous nous en sortirons et retrouverons notre unité et la paix.

    Puissions nous assister à de belles choses et puisse D ieunous épargner d’avoir à assister ou vivre d’autres souffrances pour notre peuple.
    Tsom Kal

  5. Emmanuel dit :

    bref, le seul moyen qu’ont trouvé les yidden sous toutes les latitudes et à toutes les époques pour s’en sortir, c’est de vendre des shmattes, de tailler des diamants, de faire de l’immobilier ou d’être dentiste, en un mot d’être à leur compte
    ou sinon, il faut être les meilleurs et indispensables (par exemple le commercial qui réalise à lui tout seul 40% du chiffre d’affaires de la boite)
    une autre solution consiste à être tune, dans le style : non seulement je suis différent, mais en plus je l’affirme tout en décontraction et qui plus est je fais kiffer les autres (en donnant des fricassées à gouter aux collègues :-))

    bon évidemment on peut être à la fois tune, très bon commercial et à son compte, cela n’est pas contradictoire🙂

    le hic c’est quand on est réglo, un peu complexé et pas trop spontané, puisse Hashem nous aider
    il ne reste plus alors qu’à devenir rentier ou à faire un riche mariage🙂

  6. Ping : L’absence du Temple, entre Traumatisme et Espoir | Mise en Trentaine...

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