Pete Sampras et Mike Tyson sont sur un ring…

Savez-vous ce qu’est un cross-over dans le monde des jeux vidéos ?
C’est lorsque l’on mélange des personnages venant d’univers différents, essentiellement dans les jeux de combats. Par exemple: Namco X Capcom, Marvel vs. Capcom, ou Mario & Sonic aux Jeux Olympiques. Ceux qui s’y sont amusés vous le diront :
Une fois identifié comme tel (et dans un jeu de combat, cette question ne se pose même pas), il faut nécessairement jouer le jeu de votre adversaire. Il faut obligatoirement suivre les règles forcément offensives de votre ennemi. Ce n’est pas très gentleman ? Certes, mais quand en face de vous éructe 120 kilos de muscles pour quelques grammes de cervelle, la bienséance s’efface logiquement devant l’instinct de survie.

Mais dans la vraie vie, à quoi cela pourrait-il bien ressembler ? Et surtout peut-on arriver aux mêmes conclusions et appliquer les mêmes attitudes ‘primaires’ qui font le délice des gamers ? Y aurait-il une place pour, par exemple, la stratégie à trois bandes, la condescendance, le pardon, la pitié… bref, est-ce qu’autour de nous un combat réel opposant deux adversaires féroces se déroule autrement que par une confrontation bestiale, violente, viril que Bison oppose à Riuy dans un splendide Street Fighter IV Arcade Edition ?

Tentons l’exercice.

Imaginez donc Pete Sampras, le tennisman le plus titré de l’histoire de ce sport. Armé d’une raquette en fibre de carbone pesant moins de 350 grammes, et toujours aussi svelte, il est jeté sans ménagement sur un ring avec en face de lui un Mike Tyson de la belle époque, celui qui bouffait une oreille de Evender Holyfield à chaque round, histoire d’humer le goût métallique du sang. Soufflant comme un taureau avant l’estocade a recibir , les artères à fleur de peau,  plus transpirant que ce que l’éponge de Don King son manager ne peut en absorber. Avec un œil du tigre plus proche de celui d’un cyclone que du félin subitement beaucoup moins menaçant que la brute qui fait face à l’élégant (quoiqu’inconscient) Sampras.

Imaginez aussi qu’autour du ring s’amasse une meute de journalistes (certains parlent de 70), toujours plus avides d’images chocs, de rebondissements, d’émotions dramatiques. Lassés de toujours commenter les victoires si convenues et prévisibles de ce Sampras décidément trop lisse. Et qu’autour, la quasi totalité du public soit constituée de fans inconditionnels de Tyson. Sans doute partagent-ils comme disait Victor Hugo l’excitation morbide de voir le sang couler à flot, surtout celui des autres. Le peu qui reste, parmi cette audience survoltée, détestant Sampras sous prétexte que ce sont eux-mêmes des médiocres joueurs de tennis et que l’excellence –constante- du Maître leur est devenu tout juste insupportable. Enfin pour être honnête reconnaissons aussi que l’arbitre du match a contrario est intimement bluffé par la puissance et l’élégance de Sampras – qui n’est pas sans lui rappeler sa propre jeunesse et aussi que le Gérant de la salle de sport, quant à Lui, voue une admiration sans borne envers ce joueur qu’Il considère comme Son fils unique adoré et fidèle. Pour autant, tout le monde jure ses grands dieux d’être parfaitement objectif et ne souhaiter que voir du beau jeu dans le juste respect des règles…
L’enjeu est en plus de taille: le vainqueur repart avec 10 millions d’euros tandis que le perdant doit s’isoler deux ans sur une île déserte.
Dernier petit détail: Mike Tyson, qui a toujours aimé l’argent, a en ce moment de sérieux problèmes de trésorerie et une aversion totale à l’isolement, lui qui a passé de nombreux mois derrière les barreaux. Autant avouer qu’il est, comment dire, très motivé pour remporter la victoire…

Voilà le décor est planté. La cloche sonne. Premier Round.

Que va-t-il se passer ? Que doit-il se passer ?

Pensez-vous que Monsieur Sampras va d’abord serrer la main de son adversaire, boire une gorgée d’eau, bien remonter ses chaussettes, remettre ses mèches, faire la pose devant les photographes (qui attendent avec impatience d’arborer leurs casquettes de légistes), taper trois fois la balle au sol avant de servir un missile jaune caoutchouté entre les yeux de Mister Tyson ?
Vous pensez que va se rejouer le combat de David contre Goliath ?
Croyez-vous qu’en face on va lui en laisser le temps ?
Pensez-vous une seule seconde que laisser Sampras jouer au tennis selon les codes établis de ce sport, tandis que la brute qui est déjà sur le point de l’atteindre va appliquer les siennes, pensez-vous donc que cela va lui laisser la moindre chance ?
Doit-il au contraire, en s’inspirant des cross-over évoqués plus haut, laisser tomber les règles de l’art du tennis et trouver un moyen, orthodoxe ou pas, pour neutraliser son adversaire qui menace jusqu’à son existence?

Avant de répondre, j’aimerais vous rappelez une expérience célèbre menée en 1979, par Robert Axelrod, de l’Université du Michigan.
Ce professeur en sciences politiques organisa un tournoi qui opposait des logiciels appliquant des « stratégies » pour subtiliser aux autres en quelque sorte un maximum de points de « vie ». Plusieurs centaines de « stratégies », des plus simples au plus complexes, furent mises en situation.
Une seule remporta la victoire.
On recommença l’expérience.
Toujours la même stratégie qui sortait victorieuse.
On augmenta le nombre des belligérants.
Encore le même sur le podium.

Celui qui avait réussi à trouver la meilleure façon d’interagir avec les autres, s’appelait Anatole Rappaport (encore un juif !), qui avait développé quelques années auparavant la théorie du Tit-for-Tat (TFT) ou en français de la  Coopération-Réciprocité-Pardon (CRP).

On obtenait le même résultat avec une simulation très proche nommée le dilemme du prisonnier itéré.

La CRP allait vite être rebaptisée le « win-win », le « donnant-donnant » ou encore le « gagnant-gagnant ». Il peut être résumé ainsi:

  1. A la première rencontre avec un joueur, toujours coopérer
  2. Aux rencontres suivantes, avec le même joueur, rendre la pareille (en particulier s’il agresse, on sanctionne)
  3. Passé un seuil, il faut pardonner et proposer à nouveau la coopération

Dans la vie réelle c’est un peu ce qui se passa, bien avant sa modélisation par Rappaport, en 1914 par exemple dans les tranchées entre les soldats allemands et français et qui est repris dans le film « Joyeux Noël » du réalisateur français Christian Carion (2004). Une fraternisation implicite basée sur une volonté d’équilibrer les forces et limiter les pertes.

Revenons maintenant à Pete Sampras. Cela fait une fraction de seconde que la cloche a retentit et déjà la masse de viande et de muscle appelée dans le civil Mr Mike Tyson  est propulsée vers sa direction.
Supposons que Pete Sampras ait eu connaissance de la méthode du CRP, supposons aussi (très improbable mais c’est une vue de l’esprit) que ce brillant tennisman puisse survivre à une droite ou un uppercut de son adversaire logé exactement au beau milieu de ce qui était son visage. C’est à dire imaginons que les interactions entre Tyson et ce que l’administration appelait encore Pete Sampras soient itératives, disons au nombre de 20, histoire de durer au moins un round.
La meilleure stratégie est-elle de lui dire au début :

< COOPERER >
– » Hey Mike ! Comment vas tu ? T’as l’air en pleine forme dis donc ! »
(VLAN!)
-« Oh mais t’es un grand malade toi,  je t’ai rien fait ! Purée mais c’est MES dents qui sont sur le sol, là… »
(VLAN!)
< / COOPERER>
< RENDRE LA PAREILLE>
-« Ah tu le frends comme ça hein, alors rega’de ma waquette supé legeée et pwends la bwien dans ta sal’ gu.. »
(VLAN!)

Etc..etc..

Ça n’a pas l’air très très fiable comme méthode, n’est-ce-pas.

Pourtant la CRP est utilisée parfois à outrance par des conseillers politiques afin de recommander telles ou telles attitudes envers un groupe ou une nation dont les motivations ne sont pas bien cernées.

Rappelez-vous Condoleeza Rice qui aurait dit au Président américain  Georges« W » Bush lors des tractations diplomatiques en vue d’une intervention en Irak:

« Récompenser l’Angleterre, punissez la France et pardonnez à la Russie »

Il en va de même du soutien des USA avec le Japon d’après guerre. Et que dire de celui envers les pays européens de  l’ex-URSS devenus aujourd’hui des alliés de choix de l’oncle Sam …
Car oui, cette méthode a effectivement porté des résultats probants dans certaines situations. Mais sont-elles comparables avec la situation de notre joueur de tennis qui lutte pour sa vie sous les coups de massue de son adversaire ?

Bien entendu, j’écarte immédiatement la position évangélique d’un Matthieu (5,38-42) qui tendrait l’autre joue dès qu’on lui claque la première. Le suicide passif devrait être interdit chez les chrétiens, mais je ne suis pas là pour juger. Passons…

Pourquoi le CRP ne peut pas fonctionner dans ce cas ? Très humblement je pense, d’abord parce que le modèle théorique suppose que la sanction peut être équitable en quelque sorte. C’est-à-dire que chaque belligérant peut en effet infliger de manière parfaitement symétrique et équilibrée, un châtiment considérable à son adversaire. Mais quand justement l’équilibre des forces est dès le départ « disproportionnée », quand l’éternuement de Tyson suffit à briser la raquette high-tech de Sampras, le modèle ne peut plus être appliqué. Le cas d’usage est biaisé.
Ensuite parce que l’on évoque implicitement des opposants régis par la raison. Or de quelle utilité serait ce modèle si l’instinct de survie ou le calcul d’intérêt le plus élémentaire sont sacrifiés par l’une des parties, devenus « fanatique » ?

Que reste-t-il alors pour non seulement remporter la victoire mais surtout pour d’abord sauver sa peau ?
N’est-il pas clair qu’il faille obligatoirement disproportionner sa réponse à la hauteur déjà disproportionnée de la menace ?
Est-ce que la question est si difficile que ça à trancher ?

Alors donnons une autre perspective au problème et, attention magie, si vos références demeurent les médias généralistes – et qui vous en blâmerait – ce qui semblait évident jusqu’alors dans votre tête va vite devenir opaque et embrouillé, vos sourcils vont se plisser d’eux-mêmes, vous allez progressivement entendre entre vos deux oreilles, un « mais ça n’a rien à voir » à mesure que vous lirez les lignes qui vont suivre.

Vous pariez ? Alors place au mentaliste !  :

Pete Sampras est juif tout comme Mike Tyson est musulman et se nomme en réalité depuis sa conversion en prison, Malik Abdul Aziz.
Imaginez maintenant que ce ne soit plus deux individus mais des pays qui se ligueraient pour remporter « la victoire » sur un autre. Imaginez que cette coalition de pays est environ 400 fois plus importante en termes d’effectifs que la nation ciblée. Imaginez le ring. Les journalistes. Le public autour. L’arbitre. Et le Directeur de la Salle.
Allez-y, et dites moi si les choses se mettent en place ?
La référence avec David et Goliath n’était pas si anodine ou fortuite tout à l’heure. Parce que c’est exactement la situation que vit l’État d’Israël depuis 1948.

Les négociateurs d’Oslo et quelques années auparavant ceux de Madrid et de Camp David ont usé et abusé, parfois avec des succès locaux indéniables mais limités dans le temps,  de la stratégie du CRP pour ralentir les réflexes de survie du jeune état israélien aux prises avec les armées arabes, les attentats terroristes, les détournements d’avions et les chantages aux crises pétrolières internationales.
Oui il fallait pouvoir se défendre, mais il fallait aussi pardonner.
Et vite.
Peu importe si le camp d’en face n’appliquait pas la même stratégie.
Broutille que ces hordes de fanatiques jurant de jeter les « juifs à la mer ». Foutaises que ces islamistes qui encouragent les attaques kamikazes exclusivement contre les civils (maternité et écoles incluses) et manipulent les médias avec de vibrantes agonies bien orchestrées devant les photographes et les cameramen.
Comment ? Depuis qu’Israël a évacué Gaza le Hamas ne cesse de pilloner le territoire hébreu presque quotidiennement avec des roquettes Qassam, ne visant à chaque fois que des civils (près de 9000 missiles à date – mais qui va en parler aux journaux télevisés sauf pour évoquer les représailles, sanglantes, forcément sanglantes de la généralissime Kommandantur sioniste) ? Et alors, soyez fair-play, ces pauvres âmes égarées palestiniennes se défendent avec leur petits moyens, voyons…
D’accord, d’accord c’est vrai, ce sont des barbares en face, tout le monde le sait, – répète-t-on aux Israéliens en stigmatisant les arabes- mais…
Au bout du compte c’est Israël qui en sortirait vainqueur. Puisqu’on vous le dit. Pardon, puisque le modèle CRP vous le prouve !

Encore aujourd’hui tendez l’oreille : les hommes politiques européens de tous bords répètent à qui veut bien l’entendre, qu’Israël à le droit de se défendre et d’assurer sa sécurité. En pratique, dès après une attaque de roquettes contre des citoyens israéliens ou une explosion dans une gare bondée de travailleurs épuisés, dès qu’Israël donc est en mesure de riposter, immédiatement, on la sermonne pour ne pas rentrer dans le ‘cercle vicieux’ des représailles qui seraient à n’en point douter forcément *disproportionnées*… Superbe ironie du sort pour une armée spécialisée dans l’élimination ciblée justement. Car, après tout, le sang n’a-t-il pas que trop couler ? Ne fait-on pas la Paix qu’avec ses ennemis ? C’est donc l’heure de pardonner.
Ce que ces grandes âmes n’ont jamais tolérer à leurs propres bambins lorsqu’ils s’égaraient en bêtises et recevaient une juste correction, ces brillants diplomates l’éxigent, unanimes pour une fois, d’une Nation qui pleure ses morts et nettoie, encore chaud, le sang giclé sur les murs.

Mais surtout, surtout, histoire de bien faire passer l’amère pilule, on loue et célèbre le rang élevé, cultivé, *occidental* de l’État d’Israël qui ne va tout de même pas se rabaisser à une vulgaire vengeance envers des gens qui ne le méritent décemment  pas.
Implicitement, ayez la politesse de mourir comme votre éducation vous l’impose. En silence et avec panache. Voila le message que l’on suggère à ce petit état démocratique et paisible noyé dans un océan de dictatures sanguinaires et violentes.

Un violoniste d’exception, tel Yehudi Menuhin avec son Stradivarius, jeté dans la fosse aux lions. Musique ! Maestro

Golda Méïr disait:

« je préfère vos condamnations à vos condoléances« 

Et en effet personne de censé ne reprochera à Pete Sampras de sortir opportunément son Tazer et d’aller récupérer ses dents sous les huées du public haineux qui criera au scandale d’une réponse « disproportionnée »…


À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

3 Responses to Pete Sampras et Mike Tyson sont sur un ring…

  1. Madeleine Isaëlle Bigot dit :

    Génial ! J’adore !

  2. Je voudrai faire un sur-like sur la phrase de Golda Meir !
    Bravo pour ce superbe article.

  3. Ping : Bilan 2011, le poids des mots et le choc des photos (surtout celles de Mike Tyson) « Mise en Trentaine…

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