La tentation du juif éclairé

Lorsqu’on se réveille sur son judaïsme, comme moi, bien tard et qu’il faille alors entamer un ‘rattrapage’ asymptotique, il est un écueil qu’il faut absolument éviter si l’on souhaite conserver son esprit ouvert et éviter de l’obstruer par un illusoire orgueil. C’est ce que j’appellerai la tentation du juif éclairé.

Qui est-il ? Où le trouve-t-on ? Est-ce contagieux ? Peut-on en être un porteur sain ? Y en a-t-il même chez les séfarades ?
Ça fait beaucoup de questions d’un coup mais tâchons d’y répondre.

Le juif éclairé est un juif en tous points. Éducation dans les écoles juives ou au Talmud Torah, sous les auspices de professeurs de Kodesh à la limite de l’incompétence. Bar Mitsvah dans la tendance familiale. Une curiosité agréable sur les choses du monde, un capacité à plutôt bien travailler à l’école et un appétit de plus en plus grand envers le Savoir, surtout le profane. Des livres, il en a lu beaucoup, des musées, visité autant, du piano ou du violon, sans doute aussi. Enchainant les diplômes de qualité et la fierté de ses parents, il tient évidemment à conserver le lien qui l’unit à sa religion. Chomer Chabbat, cacherout (même pas un Fish au McDo), colo juive l’hiver, Deauville à Chavouot (ou l’inverse), Kever du Rabbi avec groupe de potes schmatologues, Frishman en août et par conséquent Rav Benchetrit en septembre avant Kippour. Et puis aussi petites copines strictement juives. C’est, je vous l’ai dis, un juif en tous points. Certains flatteurs lui prédisent même d’être rapidement un mensch sans nécessairement prendre en compte ses origines.

Où est le problème ? En fait il n’y en a pas – en tous cas pas encore.

Étape1 : l’éveil

Car c’est à peu près entre ses années lycée et ses premiers boulots, que notre juif, poussé par sa soif intellectuelle et la vacuité du monde moderne, va s’ouvrir au judaïsme. Pas celui, essentiellement rituel, qu’il connaissait. Non, le judaïsme des rabbins. Plus ceux dont il moquait gentiment l’inculture et le manque de pédagogie. Cette fois-ci, il en a découvert des vrais.
Plus il oriente sa curiosité naturelle vers cette découverte et plus il constate qu’il était en train de passer à côté de sa propre ‘foi’ (puisque c’est comme ça qu’il appelle le judaïsme à ce moment là). Fini les histoires à dormir debout d’anges du ciel venus compléter un minyan, fini aussi les aggadot du Talmud racontées en l’état sans une once d’explication et qui faisait de la guemara la rubrique des piliers de comptoir. Fini enfin de dormir devant ‘A Bible Ouverte’ et son 27eme entretien sur la psychosociologie dans le royaume de Salomon.
Là c’est du sérieux. Il réalise un peu tard que tout a un sens. Chaque traité de Talmud, chaque chapitre, chaque page, chaque verset, chaque mot, chaque lettre. Chaque signe de cantilation. Tout commence petit à petit à s’assembler dans son esprit et, scoop!, tout se tient. Aidé par un maître, il pénètre lentement dans l’explication littérale qu’il accroche immédiatement aux commentaires de plus en plus profonds. Il rencontre des personnes bien loin des clichés qu’il avait inconsciemment construit au fil de ses années ‘communautaires’. Ses modèles passent subitement d’Einstein à Maïmonide, de Socrate à Rabbi Akiva, de Voltaire au Ramh’al, d’Hugo au Maharal de Prague. Et en fait non, les auteurs s’enchainent, les commentateurs débordent: Rachi et Tossfot bien sûr mais rapidement le Ri, le Rif, le Roch, le Ran, le Rambam/n
C’est un puit sans fond: a peine pense-t-il avoir saisi une notion, que soixante-dix objections surgissent. Il comprend alors que l’étude de la Torah est l’œuvre d’une vie entière. Jour et nuit consacrés pour ne pas même en épuiser la première écorce.

Où est le problème ? En fait il n’y en toujours pas – en tous cas pas encore.

Étape2 : la dépression

L’apprentissage est long, l’implication du juif est limité par le travail, les amis, bientôt l’épouse, rapidement la famille. L’écart qu’il souhaitait combler lui semble plus que jamais un objectif inatteignable. C’est la phase que j’appellerai : la Déprime. La grosse. De toute façon après tout c’est déjà trop tard: après quelques années d’études sporadiques il n’est même pas au niveau d’une écolier de Yeshiva Ketana. Sa maitrise de l’hébreu est médiocre, il déchiffre à peine quelques mots d’araméen, et sa culture générale juive, hier certes nulle, est aujourd’hui epsilonesque. Mais c’est insuffisant. Il réalise qu’avec encore beaucoup d’effort il ne sera à peine qu’au niveau de lire et peut-être de comprendre les auteurs classiques. Il reconnait que très vraisemblablement il ne sera tout au mieux capable que de faire des liens à travers la Torah ou le Talmud, avec un niveau à peine littérale. C’est à dire que ses idées ne pourront que très difficilement s’appuyer sur des textes. Et là, c’est l’instant critique…

Étape 3: le carrefour

Il va alors se présenter à notre juif, 3 possibilités.

  1. Il abandonne tout, se laissant porter par sa dépression, il baisse les bras de l’étude. Après tout, faire sa Téphila, donner la tsedakka et manger casher, c’était déjà pas si mal. Il faut laisser l’étude à ceux qui sont formés pour ça. Lui, par exemple dans son métier, il assure. Normal il a été formé pour ça, et en plus depuis l’enfance. Non vraiment, inutile d’insister. Chacun sa place. D’ailleurs il a décidé d’acheter la sienne à la synagogue.
  2. Refusant de venir grossir les rangs ‘communautaires’ de ceux qui dorment ou papotent pendant le sermon du Rabbin le samedi matin, éloignant encore plus l’idée de rejeter le judaïsme sous prétexte qu’il n’est pas au niveau d’en embrasser l’essence, notre juif va adopter un profil bas. A vie. Sa phase dépressive aura été le révélateur de sa petitesse et de son insignifiance via à vis de la Torah et des mitsvot. Il comprend à présent que les histoires abracadabrantes de sa jeunesse étaient de profonds enseignements et que les anges d’ici ou les magiciens de là, n’étaient que les porteurs d’un message qui le dépassait. Sa seule chance est d’apprendre encore et encore, peu importe au final le niveau qu’il atteindra et même si celui-ci est ridicule et que la distance parcourue est négligeable, au moins aura-t-il eu la satisfaction d’être sur le bon chemin.
  3. Notre juif décide de trouver un compromis avec les deux options précédentes, ce qu’il nomme en paraphrasant Maïmonide, « la voie du milieu ». Arrivé à son âge il ne s’autoriserait pas à évacuer d’un revers de la main sa position sociale, son parcours académique, sa culture générale et son appétence pour le profane. Cependant il ne peut plus tolérer un judaïsme réduit au rituel et une pratique plus ou moins décérébrée, tenant du « chez nous on à l’habitude de… » au « la voisine m’a dit qu’on pouvait… ». Il estime qu’il a toute sa place dans l’édifice de la Torah et qu’au contraire son regard de néophyte éclairé serait un apport décisif au monde quelque peu sclérosé des rabbanim évoluant en vase clos. La lampe de notre juif vient de s’allumer, alimentée par ses relations dans le Yiddiskeit mais surtout embulbée par l’orgueil et la soif de reconnaissance.

Étape 4: l’incandescence

Nous ne nous pencherons pas sur les deux premières alternatives – qui forment la majorité des orientations. Notre juif à présent éclairé à décidé de passer de l’intellectuel juif au Juif intellectuel. Il va donc se fendre de courriers des lecteurs en colloques sur la question juive. De cercles de réflexion en  veillée d’étude dans des synagogues plus réputées par le rang social de leurs fidèles que pour leur officiants. La consécration peut arriver plus vite que prévue: une photo parmi d’autres personnalités dans Tribune Juive, un encart dans l’Arche, une conférence-débat dans une synagogue de banlieue, une invitation au diner du Crif, et l’incontournable livre résumant sa pensée dans un style ‘sobre mais puissant, charriant les vérités éternelles qu’un universalisme mosaïque seul peut transcender ‘ (dixit son éditeur). En quelques années voila notre juif réalisant ce que personne n’avait pu réussir avant lui: le parfait syncrétisme entre sa vision du monde et le Judaïsme.

Étape 5: Conclusion

Pourquoi ce billet au fond ? Parce que j’ai reçu un joli message de quelqu’un qui s’étonnait que ce blog était anonyme, et que l' »on » gagnerait à savoir qui j’étais – à commencer par mon nom. Ma réponse est double:

  • Je tiens à mon anonymat pour ne pas que mes écrits, qui appartiennent à ma sphère privée, ressurgissent dans ma vie professionnelle et ne perturbent les relations que je pourrai nouer dans ce cadre.
  • Je crains, je tremble de sombrer un jour dans le piège du ‘juif éclairé’ d’autant que je n’ai même pas le vernis culturel que je me suis amusé à décrire et alors que je concède partager avec lui les gravissimes lacunes dans le domaine du Kodesh. Aucun de mes écrits ne doit être pris pour argent comptant, ils ne seraient à considérer à la limite qu’après avoir été analysés, commentés, voire et c’est probable, réfutés ou rejetés par des gens de Torah, qui eux, passent leur vie à l’Étude et ne se contentent pas de laisser flâner leurs esprits sur tel ou tel point de la Loi.  Emmanuel Levinas, dans « Quatre lectures talmudiques » (p 54) s’exclamait au sujet de l’étude du Talmud: « Malheur à l’autodidacte ! ». Comme la célèbre maxime nous l’impose: « Fais toi un maître » (Avot, I,6) que Rachi commente comme l’interdiction de n’étudier que par soi-même à l’aide de notre seul raisonnement, seuls ceux qui vivent la Torah de toutes leurs forces et de toute leur âme peuvent, en société auprès de leurs maîtres et au prix d’incessants discours et controverses, produire des réflexions qui seraient du « prêt-à-penser » pour ceux qui n’ont pas la chance de lerner. Quant aux autres… En ce qui me concerne, je ne me souhaite qu’une chose, s’il m’en était permis, c’est qu’au carrefour de « mon » instant critique qui n’est pas encore totalement arrivé, je sois suffisamment courageux pour choisir la deuxième option…

PS: ce texte aux quelques néologismes et aux nombreuses références réelles, ne reflète aucunement un individu en particulier. C’est une sorte de billet romancé et il est à lire sous cet angle unique.


À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :