La Thora d’Israël ou la leçon d’Hillel Hazaken

  • Que penser d’un individu qui vous jure de son amour pour les enfants mais s’opposerait à l’ouverture d’une maternité, d’une crèche, d’une aire de jeux ou d’une école ?
  • Que dire d’une personne qui dit respecter la musique classique mais ne tolèrerait pas que l’on évoque Mozart, Debussy, Beethoven, et a peu près tout les grands noms du genre ? Qui de plus voudrait voir disparaitre les conservatoires et les Opéras ?
  • Que penser lorsqu’on dit aimer les pommes mais que l’on appelle les voisins à abattre tous les arbres fruitiers du quartier ?

Drôles de questions ? Pas sûr, parce que tournée dans un autre sens, c’est la position que bon nombre de (faux-)naïfs présentent aux juifs d’aujourd’hui et surtout servent aux médias complaisants sans qu’aucuns de ceux-là ne s’en indignent.
De quoi est-il question ? D’une énième version du faux débat entre l’antisionisme et l’antisémitisme.
Répétons le encore et encore : On ne peut pas être l’un sans sombrer dans l’autre. Je ne reviendrai pas sur la genèse de cette pirouette lexicale ni sur les vraies motivations à peine dissimulées de ceux qui s’en sont fait l’écho, trop contents de cacher un antisémitisme désormais hors la loi par un antisionisme de bon aloi, toléré voire même défendu et encouragé.

Car si tout le monde s’accorde à reconnaître qu’un juif est celui qui est soumis à la loi judaïque, alors pensez juste à une chose : le judaïsme ne peut se concevoir sans la terre d’Israël. Sa Terre.
La Terre d’Israël est l’arbre fruitier dont le  produit est indispensable à l’accomplissement des mitsvot (commandements) de la Torah. Réciproquement c’est cette même Torah qui donne sa raison d’être à cette terre et qui justifie la présence des Juifs sur son sol.

Une nourrice n’exprime sa vocation qu’en allaitant un nourrisson qui la réclame. Il n’y a aucun sens à envisager l’une sans l’autre. Il en va de même entre la Torah et Erets Israël. Ils sont indissociables et s’alimentent mutuellement.

Étonnant ? Pas tant que ça : imaginez ce que serait l’Islam sans la Mecque et sa Kaaba, que serait la Chrétienté sans le Vatican, que serait le bouddhisme sans Lumbinî ? Les exemples pleuvent pour toutes les autres religions ou même les sectes. Quid du judaïsme ?

Mais pourtant l’État d’Israël est encore très jeune et la Diaspora, pendant deux mille ans, à continuer à pratiquer le judaïsme. Voila bien la preuve que l’on peut être juif sans que cela soit conditionné à l’existence d’Israël !
Certes, mais il faut le dire vite. L’incroyable entreprise de sauvetage du judaïsme malgré les distances, les massacres, les conversions forcées, les pogroms et enfin la Shoah n’est pas à mettre au crédit des Nations. Certainement pas.

S’il y a encore des juifs aujourd’hui c’est grâce à ces pauvres et vieux barbus, parfois austères, souvent souriants, les Rebbe du Nord ou les Ribi du Sud, du Maroc ou de Lituanie qui malgré les affres de l’Exil sont parvenus à conserver l’esprit et les connaissances de leurs ancêtres hébreux. Mais l’on ignore quelque fois à quel prix et peu mesurent combien de savoirs, de coutumes, de bagages culturels et cultuels ont été sacrifiés, en attendant que les générations futures s’épuisent à les reconstituer en leurs états originels. Car le Judaïsme de la Diaspora est un judaïsme privé de sa sève. Une religion a qui on interdit tout cadre d’expression hormis dans le meilleur des cas celui de la « tolérance » en terre étrangère. Un creuset populaire et culturelle contraint d’abandonner son corps pour sauver son esprit. Un appareil qui s’accommode des contingences pour conserver son âme.

Faut-il rappeler que tout au long de l’Histoire,  les juifs, privés de leur terre ont dû subir des lois qui touchaient au cœur même de leurs pratiques:

  • Les Babyloniens puis les Partes les sont disséminés méthodiquement pour cesser toute communications indispensables dans le cadre de la pratique religieuse
  • Les Grecs ont interdits la circoncision, le calendrier hébraïque et l’étude de la Torah
  • Les Romains les ont forcer à renier leur foi
  • Les Chrétiens les ont convertis de force en les menaçant du bûcher (là où les martyrs juifs ont péri) quant les Croisés ne les exterminaient pas
  • Les Musulmans en terre d’Islam, les ont massacrés ou classés en citoyens de seconde zones, les dhimmis, soumis à une pratique souvent clandestine  lors des fêtes religieuses
  • L’Europe des Lumières n’a pas fait mieux, en supprimant tout recours à la juridiction juive (les Beth Din) pour juger des cas entre juifs et orchestrer la vie sociale (mariage, décès, divorce, naissance…) et pénale.
  • Quant aux dictatures arabes actuelles, où sont passés les communautés millénaires de Lybie, de Syrie, de Jordanie, d’Égypte etc. En règle générale et pas seulement pour le judaïsme, où est la liberté religieuse dans ces contrées ?

Les exemples seraient trop nombreux qui montrent à quel point le judaïsme a dû être raboté lors de ses manifestations extérieures, mis sous silence, parfois oublié, souvent brûlé par charrettes entières lorsqu’il s’incarnait dans le Talmud.

Les Nations, par la force des choses, par le poids de l’histoire et des habitudes, par l’antisémitisme porté à la fois par le prêtre ou l’imam, ces Nations donc, s’estiment « tolérantes » quand il s’agit de permettre aux juifs de « pratiquer » dans le cadre privé, et dans le respect de la laïcité, ce qu’ eux considèrent être la religion des juifs. Qu’après 2000 ans, ce « provisoire qui dure » pouvait se substituer au plan original.

Or cette « religion » tolérée est une religion qui s’est adaptée bon gré mal gré à l’exil. Qui s’est modelé de force à son environnement (tout en gardant son noyau intact). Dont les récipiendaires ont farouchement et clandestinement appris et enseigné, parfois au péril de leur vie, que la Torah ne peut pleinement s’exprimer que sur sa terre originelle. La Terre d’Israël.

Combien de fois, les juifs de Diaspora, ne soupirent-ils pas à l’évocation des commandements qui ne peuvent se faire que depuis cette Terre travaillée sans relâche depuis les premières installations sionistes du XIXe siècle ?
La Mitsva de la chemitta, du orla, des korbanot dans le Temple de Jérusalem appelé à être rapidement reconstruit etc…
Comment oublier les 2000 ans de privations des lieux saints juifs malgré le Yishouv (communauté juive) qui est demeuré malgré toutes les folies des envahisseurs toujours attaché à Jérusalem ? N’est ce pas là clairement une entrave à l’accomplissement de la religion juive ?

Il est techniquement impossible à un juif de remplir son « contrat » spirituel en dehors d’Israël, c’est-à-dire de pratiquer l’ensemble des commandements auquel il est soumis. Et le mythe du Juif errant, icônisé par l’Église,  n’affirme pas autre chose: le juif de diaspora est condamné à errer, à survivre plutôt qu’à vivre et au final consacrer le peu d’énergie qui lui reste à tenter de pratiquer sa foi . L’israélite, peut-être. Plus l’Israélien.

Il y a quelque chose de remarquable dans l’histoire célèbre de Hillel Hazaken, Hillel l’Ancien, (Traité Yoma 35b) et qui peut interpeller tout juif qui vit en Diaspora.
On raconte que Hillel était trop pauvre pour payer l’entrée aux cours de Chemaya et Avtalion. Un vendredi soir, bravant le froid, il s’installa sur la lucarne au toit espérant ainsi grappiller quelques mots de Torah. Sa concentration était telle, et sa fatigue tout autant, il ne s’aperçut pas que la neige tombait de plus en plus fort. Au petit matin, Avtalion et Shemaya s’étonnant du manque de lumière dans la pièce où ils professaient levèrent la tête aperçurent la silhouette d’un homme enneigé. On se précipita pour le dégager et allumer un feu pour le réchauffer. Hillel devint ce jour l’élève de ces maîtres et rentra dans la légende pour ne plus jamais en sortir.
Le Juif de Diaspora, étant à l’extérieur, à conservé son amour de la Torah, malgré les brûlures du froid et les affres de la pauvreté. Il se maintient dans l’espoir de capter ne serait-ce que quelque mots de sagesse. Les sons sont distordus par l’épaisseur des murs, étouffés par le vent qui siffle , la compréhension est risquée, contradictoire parfois, malaisée toujours. L’équilibre est instable, les forces faiblissent, le toit est haut perché et le péril est grand mais la volonté demeure intacte. Le corps hurlent de douleur mais l’esprit exulte de bonheur.

Hélas! malgré tous ces efforts, ce n’est pas une Torah intègre et entière.
Cela reste des bribes, lumineux, mais partiels.
Cette position n’est pas pérenne et il faut jusqu’à attendre d’y laisser presque la vie pour que, de l’intérieur, d’Israël, vienne le salut.

Comment ne pas voir dans l’épreuve d’Hillel-l’élève, le symbole de ces générations de Géants de la Torah qui ont malheureusement succombé au froid de la Galout (l’exil) ?
Comment les Nations, à la lumière de cette comparaison, peuvent continuer à croire que le Judaïsme puisse être décorrélé de la terre d’Israël ?
Comment certains Rabbanims peuvent-ils encore penser que la Torah des « nouvelles Babel »  reste supérieure à celle qui flamboie continuellement à Jérusalem, à Bné Brak, à Safed, à Tiberiade et dans tous les autres recoins d’Israël ? Qu’il ne faille pas passer d’ Hillel-l’élève à Hillel Hazaken ?

Pour pouvoir récupérer l’esprit du Talmud il faut pouvoir humer le même air, respirer les mêmes fleurs, s’abriter des mêmes orages, souffrir des mêmes chaleurs, user ses semelles sur les mêmes sentiers, et contempler les mêmes paysages. N’est il pas dit :

« כִּי מִצִּיּוֹן תֵּצֵא תוֹרָה, וּדְבַר-יְה מִירוּשָׁלִָם , Car de Sion sort la Torah et de Jérusalem la Parole de Dieu. » (Isaie, II,3) ?

Y-a-t il message plus clair ?


André Neher, dans « L’identité Juive » (dont la photo de couverture résume à elle seule ce texte) retrace la pensée de deux patriarches du sionisme religieux, deux figures de proue qui ont changé à jamais la dimension du retour à Sion: tout d’abord Aaron David Gordon, père du kibboutz ‘spirituel’ et puis évidemment le Rav Avraham Isaac Kook, le « Moïse » du sionisme intégré à la Tradition. En particulier, je cite Neher:

«  le peuple juif a exprimé sa religiosité rituelle sur deux plans: dans une dimension extérieure, la seule qu’Israël connaissait dans la dispersion et qui lui a fait modeler ses rites selon l’existence du ghetto; mais aussi dans une dimension intérieure, celle du milieu naturel, de l’espace vital, pour tout dire, de la terre sans laquelle aucun peuple ne peut s’épanouir. […]Pour [Gordon] le retour à la terre, le contact avec la nature, tout ce qui allait contribuer à former l’homme juif nouveau, c’était une chance accordée à la religion juive.; et l’idéologie du travail […] ne pouvait s’exprimer autrement que par l’ambivalence du terme hébreu ‘avoda’ qui signifie tout à la fois: travail et prière. »

Le Rav Léon Askénazi z »l, plus connu sous le patronyme de Manitou, fut un de ces nombreux rabbins sionistes religieux dans la continuité du Rav Tsvi Yehouda Kook -fils du précèdent. Un de ses ouvrages, accessible à tous, « Leçons sur la Torah » chez Albin Michel, évoque régulièrement l’aspect non plus politique, même plus religieux mais carrément divin du retour à Sion. Dans son commentaire sur la paracha ‘Vaéra‘ par exemple, Manitou interroge dans quelle mesure certaines communautés juives contemporaines, voire harédim (orthodoxes), ne confondent-elles pas encore le messager avec le commanditaire. En d’autres termes, comment ces juifs restent prostrés sur la dimension politique et agnostique du sionisme historique – le support du message –  et ne réalisent pas qu’Israël est devenu de fait un vecteur de Guéoula (a peu près traduisible par ‘rédemption’) – d’origine divine. Citant le Or Ha h’aïm,  Manitou les jugent même assez aveugles pour être confondus avec le erev rav (le ramassis d’égyptiens ayant rejoints les Hébreux à leur libération) -auteur du Veau d’Or qui allait précipité le destin d’Israël. S’opposant à Moïse, ne revendiquant que Joseph, ce sont ceux qui ne voient plus le sens de l’histoire à l’aune du divin mais se contentent de regarder leur avenir dans le rétroviseur de ce judaïsme diasporique – nécessairement voué à l’échec (commentaire sur Mikets). Pire, l’attitude d’opposition au projet sioniste de la part de certains juifs, déployant toute une encyclopédie d’alibis pour justifier cette non-adhésion, les associe irrémédiablement, toujours pour Manitou, aux sinistres Méraglim (explorateurs) qui, bien que Princes et Haut Dignitaires, avaient découragé le Peuple d’Israël d’entrer sur sa Terre – ce qui provoqua le premier exil  de 40 années dans le désert (commentaire sur Devarim).

Il y a tant et tant à dire sur l’imbrication forte et indissociable entre le judaïsme et la terre d’Israël, qu’il apparait ridicule, malhonnête et pour ne pas dire malveillant, de vouloir s’investir sur le plan purement spirituel en occultant les bases matérielles de la religion juive.

En conséquence, pour les Stéphane Hessel et autres humanistes de salon qui persistent à exclure le sionisme religieux pour n’en garder que ses projections politiques aux racines éventuellement discutables, il faut leur rappeler ou leur apprendre qu’il n’est donc pas possible de se dire antisioniste tout en rajoutant : » je n’ai rien contre les juifs, je respecte le judaïsme to-ta-le-ment« . Voire, comme certains égarés:  » je suis juif (et même orthodoxe) mais je rejette l’État d’Israël » … « Respecter » le nourrisson et vouloir assassiner la mère qui l’allaite…Cela est tout aussi absurde que les questions qui ont ouvert ce billet. Absurde, mais aussi irrationnel et hypocrite.
Comme le dit le Dr Emmanuel Navon

« Dire que vous êtes antisioniste mais pas antisémite équivaut à dire que vous n’avez rien contre les Juifs tant qu’ils sont vulnérables. »

Il en va de même pour la Torah, seule celle de Jérusalem est intègre et entière. Celle de l’Exil est condamnée à rester  vulnérable…

Je conclurai sur ce qu’écrit souvent Manitou, c’est-à-dire que toutes ces dérives, excroissances malsaines après 2000 ans d’exil, doivent faire comprendre aux juifs que l’existence de l’État d’Israël n’est pas finalité mais commencement:  celui du passage du Juif à l’Hébreu et de son retour sur sa Terre ancestrale.

PS: Voici une manifestation d’islamistes en face de la synagogue de Tunis, après la chute de Ben Ali. Dites moi, si un homme avec une kippa était dans les parages, il aurait été lynché parce qu’il est sioniste ou parce qu’il est juif ? Quand ces enragés aboient « allah akbar« , ont ils une posture politique ou crassement antisémite ?
Quand on voit ces images, comment ne pas admettre qu’Israël est le seul refuge du Judaïsme et des juifs ?

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

2 Responses to La Thora d’Israël ou la leçon d’Hillel Hazaken

  1. DAN dit :

    Bonjour,

    Tout d’abord, félicitations pour votre blog qui est plein de bon sens, d’humour, et de diversité.
    A quand un article sur l’assimilation galopante de nos frères, combien de nos frères doivent aujourd’hui comprendre que mettre les enfants à l’école juive est important ?
    Combien doivent comprendre que le judaïsme a persisté grâce aux « religieux » , les gens ayant souhaité s’assimiler , ou se moderniser étant désormais entièrement assimilés cad que qq générations après leurs descendants ne sont plus juifs…
    Dans une société mondialisante bcp de nos frères pensent que l’uniformisation est la règle, et que le judaisme est has been …

    Vous trouverez sans doute les mots et l’humour pour expliquer cette situation …

    Dan
    père, trentenaire

    • trente-trois dit :

      Merci pour ce chaleureux commentaire. Vous surestimez certainement mes compétences mais en ce qui concerne les mariages mixtes, je vous propose de regarder un billet que j’avais écrit il y a un peu plus d’un an en janvier 2010 sur ce phénomène tel que présenté dans les films :
      https://miseentrentaine.wordpress.com/2010/01/26/mariage-mixte-la-bonne-morale-des-films

      A bientôt et merci encore !

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