Des élus qui nous ressemblent?

Vu dans un quotidien gratuit,  dans le métro ce matin, « à quand des élus qui nous ressemblent » ?
Même questionnement chez certain parti politique comme ici il y a déjà un an.

La crise que traverse les dictatures arabes depuis quelques semaines nous renvoie, à nous autres démocrates européens, de curieuses questions existentielles. Et notamment celle de la fameuse représentativité. Vieux débat, vielles rengaines. Souvenez vous de l’agitation qu’avait provoqué Jean-Marie Le Pen, sous le règne de Mitterand, lorsqu’était évoqué le recours au scrutin proportionnel.

Après tout, n’est ce pas normal qu’un parti qui fait 15% des suffrages à chaque élection se voit gratifié de 15% des sièges à l’Assemblée Nationale, ou au Sénat ?

C’était en mars 1986, il y a presque 25 ans. De fait, Le Pen et le Front National faisaient leur entrée à l’Assemblée. Grosse époque débatogène comme le décrirait aujourd’hui un analyste politique.Les arguments étaient de part et d’autres assez riches et je me souviens m’être à l’époque moi aussi questionné sur la vérité profonde qui soutenait un régime démocratique. Et là dessus il n’y avait pas d’hésitations: « La souveraineté du Peuple », ce même peuple qui élit puis démet ses propres dirigeants issus de ses propres rangs.
Si le peuple est moins méritant, il ne faut pas s’étonner que ses élus le soient tout aussi peu. En l’espèce, si la France basculait du côté du Front National, même si cela me faisait mal, il fallait bien reconnaître que l’appel à la proportionnelle était légitime, à défaut d’être souhaitée.

« Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » comme le définissait élégamment Lincoln en parlant du régime démocratique, induisait en réalité une autre loi, bien plus discutable : la Loi du Nombre.
La majorité faisant foi, il faut nécessairement que le régime s’incline face au plus grand nombre.
Mais de quel nombre parle -t-on ?

Lorsque De Gaulle avait fui à Baden-Baden au moment des évènement de mai 68, de multiples rassemblements et manifestations à travers la France ont éclatés plus ou moins spontanément en réclamant son retour. L’histoire a retenu cela en parlant de la « majorité silencieuse ». C’est dire que la partie de la population qui était en passe de renverser le gouvernement, qui était perçue comme une jeunesse révolutionnaire représentative de la France ouvrière, paysanne, voire même bourgeoise (futur bobos), toute cette foule n’était en fait qu’une…minorité.

Le plus grand nombre, lui, restait silencieux. Et la vraie majorité prit le dessus sur celle visible, perçue, vraisemblable médiatisée mais factice.

Évoquer Mai 68 pour parler du nombre, c’est aussi insister sur deux points importants lorsqu’il s’agit de parler de la gouvernance d’une nation:

  1. L’existence d’une majorité forte et d’une opposition compacte
  2. La qualification des votants

Avant toutefois d’aborder ces deux points, j’aimerais juste éluder une évidence à laquelle j’avais cédé étant adolescent: non la démocratie ce n’est pas, à chaque fois, l’expression du peuple. Non, il n’existe pas de « démocratie référendaire » qui comme son l’indique consulterait par referendum toute sa population pour décider de chaque décision.
Les élus ont exactement ce rôle de représenter leurs électeurs. Gardons à l’esprit pour la suite le profil de ces élus et les qualités qu’ils doivent posséder pour exercer au mieux et le plus fidèlement possible leur mandat. Et revenons à nos au premier point soulevé:
Lors de l’élection présidentielle de 2002, la défaite de Lionel Jospin a été souvent mise sur le compte de la multiplication des « petits candidats » qui lui aurait absorbé de l’intérieur de précieuses voix.
L’argument est certainement un peu trop simplet pour excuser ce fiasco, mais la mécanique qu’il décrit est quant à elle parfaitement justifiée. Et l’on en revient au fameux débat de la proportionnelle.

Avec l’âge et l’expérience j’ai sensiblement réalisé que la démocratie ce n’était pas le pouvoir du peuple conféré au peuple – tout simplement parce que ce modèle ne mènerait qu’à l’anarchie: chaque nation est traversée d’une multitude de courants politiques, quant ils ne sont pas ouvertement extrémistes ou illégaux.

La démocratie a besoin de  dégager une tendance claire et une vision précise et ce ne peut être que par le biais d’un amalgame des tendances proches.
La démocratie, pas forcément parlementaire, opère une agglutination des forces politiques, fortes en nombres, afin de présenter un choix clairs aux électeurs: en France il y a traditionnellement 4 familles politiques qui se partagent l’hémicycle et qui sont la Gauche, la Droite, le Centre et les Partis Divers (de Chasse Pêche et Traditions aux FN par exemple, une écume magnétisée vers les 3 premières familles mais localement et ponctuellement indépendante).

Et à chaque élection , les programmes sont a peu près déclinés selon ces 4 projections.

Est-ce à dire que la France n’aurait que 4 dimensions politiques ? certes non, mais sans cette « simplification », aucune chance de se voir représenter  à l’Assemblée, les multiples courants, trop petits, ne sauraient porter haut la voix de leurs électeurs.

Une fois qu’est éclaircie la notion d’appareils politiques limités et compacts, ainsi que la nécessité de présenter des programmes en nombre restreints, il reste à étudier ce qui a motivé ce billet: la qualification des votants.

Je vais à dessein (?) grossir le trait: imaginer une nation où dix ans auparavant, une explosion de la natalité a provoqué un déséquilibre de la pyramide des âges. Et à un point tel que, à date, 51% de la population ait moins de 15 ans.
Imaginer encore, que pour certaines raisons, tous ces enfants se regroupent en un parti unique et revendique le pouvoir: l’armée ne pouvant tirer sur ses enfants, la classe politique tout autant impuissante est contrainte de remettre le pouvoir à cette jeunesse inexpérimentée et dangereuse.

Jusqu’ici vous pensiez que j’exagérai, que cette comptine relève d’un stade avancé de la fiction politique ? En réalité je suis très loin de ce qui s’est passé en 1967, dans la province chinoise de Chengdu.
Comme le révèle Bernard Werber dans son Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, plus de 200 000 adolescents formés par les Gardes Rouges et s’étant échappés pour d’obscures raisons de manipulations politiques, se sont retrouvés dans cette province, atteignant ainsi et de loin une écrasante majorité. Forçant la population a élire un nouveau maire de 13 ans.

Imaginez la scène: une république communiste gérée par des enfants, dont le doyen du conseil municipal atteint péniblement les 15 ans, qui instituèrent que le vol à l’étalage n’était plus un délit, et soumettant les adultes à un impôt révolutionnaire exorbitant tout en expropriant chaque maison d’une chambre pour pouvoir y loger un mini Garde Rouge. Et la Police alors ? Mais que pouvait-elle faire en effet face à une meute de centaines de milliers d’adolescents violents ? Tous se résignèrent a être dominés par des pré-pubères boutonneux, capricieux mais nombreux…L’histoire se termina très mal puisque quelques mois après l’Armée Chinoise extermina les insurgés – quoique mineurs – après deux jours de combats acharnés (tout de même!)

La question est: Chengdu vivait elle sous le régime démocratique, oui ou non ?
Après tout le plus grand nombre s’étant exprimés, le gouvernement de la Province était légitime puisque représentatif.
Oui mais la majorité civique est fixée à 18 ans, me direz-vous !

Pourquoi sous le prétexte de l’âge exclure le plus grand nombre de la Nation ? Et est ce vraiment une question d’âge ?

1ere réponse: ces enfants qui pourraient prendre le pouvoir ne sont pas encore assez mûres pour l’assumer. Ils ne sont pas assez expérimentés pour supporter la charge d’un gouvernement et leurs décisions seraient irréfléchies mais graves de conséquences. Réponses rejetée: si cet argument est valable à 18 ans moins un jour, ce n’est pas 24 petites heures qui vont transformer cette immaturité en légitimité. La démocratie n’est donc pas uniquement fonction de l’âge.

2eme réponse: En effet ce n’est pas que l’âge qui rentre en ligne de compte. Mais c’est un indicateur de qualité, car au fond c’est cela qui compte: la qualité des votants. Et comme il faut bien un critère de légitimité (en d’éligibilité) il a été décidé de le fixer à 18 ans (ou 21 ans chez certains autres).

Il vient donc de se dégager un attribut important pour permettre à la démocratie de s’exercer: l’expression du plus grand nombre doit en fait se lire comme expression du plus grand nombre qualifié.

Qui est qualifié pour pouvoir faire entendre sa voix ?

Vaste débat qui à ma connaissance n’a jamais été tranché (entre autres parce que la frontière avec le totalitarisme ou l’encartage au Parti Unique n’est jamais loin).
Bien entendu, l’aptitude légale à être élu dépend en général de l’âge, des capacités mentales ou des critères de ‘moralité’. Mais à la fin, beaucoup qui n’ont pas respecté ces clauses se trouvent tout de même à l’Assemblée.

Il est en revanche envisageable de définir qui ne peut pas être qualifié:

  • Des personnes inexpérimentés, sans programme, sans vertus ni accomplissements personnels (indépendamment de l’âge)
  • Des individus qui sont motivés à détruire de l’intérieur la démocratie (fascistes, monarchistes, extrémistes)
  • Ceux qui s’allient aux ennemis de la Nation

cette liste n’est pas exhaustive mais j’aimerais appliquer cette grille à notre actualité:

  • Si demain la majorité de la France « parle rebeu » (pour citer le maladroit Florent Pagny), s’inspire ou se revendique de la voyoucratie urbaine (aussi appelée la kaïra), s’attend-t-on à voir dans l’hémicycle des « députés » citant Booba ou réclamant une minute de silence pour Khaled Kelkal (l’islamiste abattu par le GIGN en 1995 et dont certains exigent des « excuses » de la France!)
  • Si en Égypte ou en Tunisie par exemple, les mouvements de jeunesses, naïfs, font le jeu des partis islamistes terroristes, peux-t-on se réjouir de voir ici l’expression de la population ? Sont-ils « qualifiés » pour savoir ce qui serait mieux que leur précédents tyrans ?  Ne sont-ils pas grossièrement manipulés par plus malins qu’eux ? Je rappelle que lorsque le Shah d’Iran a été destitué, il n’y a eu aucune protestation de la part des gauchistes mais aussi des partis de Droite européens. Au contraire, tout comme Ben Ali ou Moubarak aujourd’hui, on laissa s’échapper un ouf de soulagement bien hypocrite. Pensez, un dictateur de moins sur terre, quelle joie ! Enfin le peuple iranien, déjà cultivé, riche et ouvert allait pouvoir se « démocratiser ». Qu’est il arrivé ? l’infâme Khomeiny est arrivé au pouvoir avec son cortège de fondamentalistes et 30 ans après jamais l’Iran n’a été aussi ténébreux et enclavé (l’excellent Persepolis de Marjane Satrapi décrit de manière forte et tangible ces évènements et la déconvenue de ceux qui appelaient à la Démocratie…). Rebelote avec Gaza en 2005 qui a ouvert ses urnes aux Hamas qui, lui s’est vite dépêché de les refermer et d’instaurer la charia avec exécutions publiques et brigades volantes « pour la sauvegarde de la moralité ». Où sont donc ceux-là même qui exulter à l’idée qu’enfin les arabes allaient connaître la démocratie ? Les Gazaouis comme les Iraniens ont vite vus leur partisans des salons s’évanouir dans un assourdissant silence. Ce mutisme ou cette surdité ou cet aveuglement -au choix- n’est que le ferment de l’amnésie collective dont semble se nourrir pléthore de belles âmes, spécialistes en tous genres, qui s’épanchent sur les plateaux de télévision ou les tribunes des quotidiens.

Souhaite-t-on reproduire les erreurs du passé sous prétexte qu’ils peuvent être un trou de souris pour faire éclore la démocratie, en occultant le boulevard menant à la tyrannie ? Certes Hitler a été élu au suffrage universel et ce n’est pas pour autant que l’Allemagne a abandonné ce mode de scrutin, mais en l’occurrence, est-il certain que la maturité et la conscience politique des tunisiens ou des égyptiens aujourd’hui soit la même que les électeurs allemands de l’après-guerre ?

Corollaire: où sont toutes celles belles âmes qui appellent de leurs vœux l’émergence de ce régime politique lorsqu’il s’agit:

  • de défendre une démocratie menacée par des dictatures totalitaires (suivez mon regard du côté de Jérusalem)
  • de condamner voire de boycotter ces pays dirigés par ces ‘despotes’ que l’on en qualifie comme tel qu’une fois déchus (que n’aura t on pas dit contre Ben Ali, lui l’ami de la France et de ses gouvernements successifs)

La démocratie est et demeurera toujours sur les épaules de citoyens forts, concernés par l’intérêt général, expérimentés dans les choses de l’État mais surtout-évidence!- démocrates.

Je ne perçois pas hélas dans toute l’agitation que la rue arabe provoque parmi les démocraties occidentales, de messages forts sur les attentes que les nouveaux régimes devront satisfaire. Seul compte apparemment, le départ du Tyran.
Manque de maturité de nos dirigeants ou bien démagogie ?

Dans les deux cas pour moi on n’est pas loin des adolescents violents de Chengdu…

PS: si j’ai le temps je me pencherai sur la conception de la *démocratie* telle que je la perçois dans le Judaïsme ( et qui est Ô surprise tout sauf une théocratie) et en parallèle, la nature démocratique (à l’excès?) du modèle israélien. En attendant voici un lien vers un texte de Georges Hansel, repris de son inestimable œuvre « Explorations Talmudiques », qui traite en partie de ces sujets avec notamment un commentaire sur un texte visionnaire d’Abravanel qui, nous dit-on, a inspiré les pères fondateurs de la démocratie américaine.
Pour les anglophones, un dossier entier à cette adresse: http://www.vbm-torah.org/kings.htm.
Enfin un autre lien intéressant sur la Thora et la notion de Démocratie, adapté par Jacques Kohn qui sévit sur techouvot.com et cheela.org.

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

2 Responses to Des élus qui nous ressemblent?

  1. Ping : « Tout le monde a raison …sauf celui qui s’y oppose ! « Mise en Trentaine…

  2. Haya dit :

    Je lis votre article presque un an après sa parution.
    Je vous félicite pour votre claire voyance que confirment les événements actuels.

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