Charité (belle et)bien ordonnée, suite et fin

Je vous avais précédemment parlé de la distinction entre le terme hébreu ‘tsédakka‘ et sa traduction quasi eronnée en ‘charité’.
Une des différences fondamentales résidait dans l’obligation, d’un point de vue strictement légale, de donner à l’autre, semblable en tous points, ce dont il avait besoin. Ce qui s’éloignait de la notion ‘sentimentale’ de la charité commune, qui seule faisait appel à la compassion du donneur – tout en infériorisant le statut du receveur.

Résumée ainsi, je me suis mis à craindre que l’on ne comprenne pas bien la position du judaïsme, telle que modestement je l’ai comprise :
Il n’est pas question de rejeter les élans du cœur. Il s’agit d’énoncer clairement que c’est une base bien fragile pour maintenir l’obligation d’entraide appelée ‘tsedakka‘. Que l’on ne peut compter uniquement sur la compassion pour assurer l’aide nécessaire aux pauvres. Que l’affection n’était pas une garantie.

Sur ma lancée, j’ai pensé qu’il serait aussi plus ‘charitable’ d’évoquer la dimension sentimentale parmi les obligations qui incombent aux juifs. Et de montrer combien celle-là était même davantage appréciée que l’application froide, insipide et mécanique des commandements – qui demeure un travers pour ceux qui n’ont pas compris ce qu’on attendait d’eux.

Et les exemples sont nombreux. Aussi je me limiterai au cadre qui nous occupe, c’est à dire à la relation qui unit un juif dans le besoin, à son frère, qui lui, est en mesure d’y répondre.

Mais là encore, l’on va être confronté aux terminologies différentes entre l’hébreu et le français.
S’il apparaît clair à présent que ‘tsedakka‘ n’est pas (seulement) ce qu’englobe le terme ‘charité’; comment l’hébreu définit-il donc ce terme ?

Dans le Messilat Yesharim (qui est redevenu mon livre de chevet), ou « Le sentier de rectitude » (traduit par Aron Wolf z’l et Jean Poliatschek aux éditions PUF) ou encore « la voie des justes », l’auteur, Rabbi Moïse Haïm Luzzato, dit le Ramh’al, définit au chapitre XIX – de la plus belle manière à mon sens – ce que peu être la charité pour un juif :  un acte inspiré par l’amour.
En hébreu cela se nomme la Guémilout Hassidim, ou encore actes de bienfaisance ou encore tout simplement le Hessed.
Difficile traduction en français, là encore, à tel point que Victor Malka, dans son ouvrage « les Sages du Judaïsme« , évoque le Hessed, comme ce no man’s land entre la charité et la miséricorde.

Cette « charité » est le principe fondamental de la ferveur, c’est à dire de la hassidout dans la terminologie du Ramh’al.
En quoi cette « charité-bienfaisance » dictée par l’amour, ce Héssed,  vient elle donc se distinguer de la « charité-aumône » que nous évoquions pour définir la Tsedakka ? Le premier niveau de réponse serait de dire que la Tsedakka est un devoir tandis que le Hessed est une vertu. La première est dictée par une obligation de justice et de droiture alors que l’autre ne se cantonne qu’à un don gratuit, motivé par le cœur. N’est on pas alors tenté de conclure que la Tsedakka est supérieure au Hessed (ce que mon précédent billet aurait laissé comprendre)?

Un deuxième niveau, pour tenter de dissiper ces interrogations, est de rechercher dans le Talmud et l’on y trouve d’abord un indice puis une réponse – originale-  qui va  précisément confronter les notions de Tsédakka et de Guémilout Hassidim.
L’indice se trouve dans Baba Batra, 9b :

ואמר רבי יצחק כל הנותן פרוטה לעני ‫מתברך בשש בהכות והמפייםו בדברים  ‫מתברך בי״א ברכות‬

« Et Rabbi Itsh’ak a dit :Qui donne un sou à un pauvre est béni de six bénédictions, mais qui l’apaise par des paroles est béni de onze bénédictions »

La réponse est dans le Traité Sota, 49 b:

ת״ר בשלשה דברים גדולת גמילות חסדים יותר מן הצדקה צדקה בממונו גמילות הסדים בין בגופו בין בממונו צדקה לעניים גמילות חסדים בין לעניים בין לעשירים צדקת לתיים גמילות חםדים בין לחיים בין למתים

« On a enseigné qu’en trois points la Guémilout Hassidim est supérieure à la Tsedakka. La Tsedakka réclame de l’argent tandis que la Guemilout Hassidim exige de l’argent mais aussi le don de sa personne. La tsedakka se destine aux pauvres tandis que la Guemilout Hassidim vise à la fois les pauvres et les riches. (Enfin) La Tsedakka s’occupe des vivants quand la Guemilout Hassidim s’intéresse aux vivants comme aux défunts. » (traduction libre)

Ce qui est intéressant c’est que la traduction française des PUF a tranché et retenu ‘l’aumône’ et la ‘charité’ pour traduire la ‘tsedakka‘ et la ‘guemilout hassidim‘. Or nous avions déjà indiqué que la notion de tsedakka est bien autre chose que la simple – quoique honorable – aumône. Aussi peut on supposer que la Guemilout Hassidim dont il est question ici recouvre des notions bien plus vastes que celles de la charité, comprise au sens commun. Et qu’elle est une vertu supérieure.

Mais à la suite de quoi, vaut-il mieux à la fin faire acte de charité plutôt que d’aumône (en reprenant la traduction française publiée) en suivant l’énoncé du Talmud?
N’a-t-on pas justement démontrée qu’une charité guidée par le cœur n’était ni garantie ni désintéressée, qu’elle pouvait jusqu’à être avilissante ?
Si un mendiant me demande la pièce, dois-je incliner mon action du côté de la Loi (Tsedakka) ou bien du côté de la compassion (Guemilout Hassidim) ? Nous sommes en présence d’une belle contradiction semble-t-il…

En fait il n’y a pas d’opposition entre les deux vertus. L’une est le point de départ et l’autre en est l’arrivée. Mais toute deux appartiennent au même sentier. Elles en sont les balises et permettent avec certitude de remplir les devoirs d’entraide et d’amour fraternel.
La réalité est que le judaïsme définit un plancher, celui de la Loi. Ce plancher assure que le nécessiteux ait ce dont il a besoin, peu importe l’état d’esprit de celui qui y pourvoit. Et dans ce « peu importe » il faut y voir comme on l’a dit la garantie que l’entraide s’effectuera assurément. Mais aussi que le donneur puisse y apporter tout l’amour fraternel qui convient.
Car ce plancher de rigueur contemple un plafond d’amour et de bontés qui lui est infiniment supérieur.

L’application mécanique du commandement de Tsedakka n’empêche pas de sublimer l’acte par un sentiment de compassion, d’empathie, d’intimité dans l’épreuve qui donne sa pleine valeur à cette « charité » là.

La Torah ne nous demande pas de nous arrêter à fournir de l’argent ou des vivres à celui qui le réclame. C’est une étape indispensable prévue et définit par la Loi. Mais comme écrit dans le traité Sanhédrin 106b: « Dieu veut [notre] cœur« . A ce propos je me permets d’ouvrir rapidement une parenthèse sur la notion même de Mitsva (commandement) qui éclairera notre propos. Dans son incontournable « Leçons sur la Torah », le Rav Léon Askenazi, plus connu par son nom de totem, Manitou, rapporte (au sujet de la paracha Tetsavé)  que le verbe qui a donné le mot Mitsva possède deux constructions grammaticales qui signifient à la fois « donner des instructions » mais aussi « donner une instruction ». Le but d’une mitsva en général et donc celle de la « charité » en particulier ne peut pas se borner à suivre des instructions, fussent elles d’origine divines. Bien plus, bien mieux, l’objectif d’une mitsva est de fournir une formation, un enseignement « dont le résultat doit être que, de façon spontanée et autonome, celui qui en a été l’objet décide par lui-même d’agir conformément à la Loi qu’il reçoit ». D’ailleurs le Misckenoteh’a Israel relaté dans le Vedibarta Bam toujours sur Tetsavé précise bien la proximité lexicale entre Tetsavé et Tsava’ah, qui signifie un testament, c’est à dire, une suite d’instructions, certes, mais qui destinées aux générations futures constituent en fait un héritage de principes et de comportement qui s’inspirent de ces ordres.
Voila de quoi il s’agit et c’est particulièrement visible dans le cas qui nous importe. La différence entre la Tsédakka et la Guemilout Hassidim est la même que celle qui sépare celui qui suit une instruction de celui qui agit en s’inspirant de son instruction.

Mais cet aboutissement doit respecter une progression qui préserve de l’orgueil et du dénigrement, qui encourage le don de soi et la compréhension de l’autre. Même quand cet autre est financièrement à l’abri. Même quand cet autre n’est plus.

Seul celui qui a compris que son obligation était d’aider son prochain peut le faire avec amour, désintéressement et empathie.
Seul celui qui s’efforce de répondre aux besoins premiers de l’autre parvient à offrir bien plus et bien mieux que ce que la pudeur du nécessiteux laissait jusqu’alors transparaître ou que l’honneur et le rang  du riche n’interdisaient pas à la vue.
Seul celui, enfin, qui sait que Dieu rétribue mesure pour mesure, peut faire œuvre de bonté envers le défunt, malgré son silence, malgré son absence.

En respectant cet ordre, sans brûler les étapes, on se prémunit des travers de la « charité » commune qui étaient décriés dans le précédent billet.

Le Ben Ich Haï (Rabbi Yossef Haïm de Bagdad) explique dans son commentaire sur Ex 25,17 (וְעָשִׂיתָ כַפֹּרֶת , et tu feras le couvercle) que l’acte de donner à  celui qui a besoin, crée litéralement un ange gardien qui favorise l’amour entre les prochains. On ne saurait mieux donc définir la position du Talmud sur la grandeur de la Guémilout Hassidim vis à vis de la Tsedakka. Le Judaïsme ne s’arrête pas à l’aumône, ni à la charité – qui demeurent obligatoires et respectables. La Torah offre un parcours qui conduit de la peine au soulagement, du distant au proche, du désintérêt à la compassion, de l’étranger au frère.

J’ai conscience que cela peut apparaitre très sirupeux et pour tout dire j’entends déjà quelques grenouilles de bénitiers acquiescer. La charité étant une valeur universelle, son explication au travers du prisme de la Torah se projettera forcément selon des grilles de lectures catholiques, musulmanes ou autres. Pour autant, la vision juive de la Tseddaka, de la Guemilout Hassidim ainsi que la procédure définie et ordonnée est unique et inégalée. Je ne me lancerai pas dans un débat de religion comparée, mais je ne connais aucune croyance qui embrasse à ce point l’aumône et l’entraide et la charité et la bienfaisance, dans une seule dimension et avec un seul objectif: l’amour du prochain.

PS: Dans le Talmud, sous une référence que j’ai évidemment oublié, on y parle de 10 choses que Dieu aurait créé mais dont le compte arrive à onze éléments. Sans rentrer dans les détails voici les éléments qui peuvent se prévaloir d’être les plus forts; d’abord le fer qui s’en enorgueillit puis le feu vient le faire fondre, puis l’eau vient calmer les ardeurs du feu, puis le nuage retient l’eau alors qu’il est dissipé par le vent dont les tempêtes déracinent tout sauf l’homme qui est pourtant terrorisé par la Peur, qui est annihilée par le vin qui est neutralisé par la Mort. La Grande Faucheuse serait donc t-elle la plus forte ? Non car vient justement la Tseddaka qui , classiquement, protège de la mort (tsedakka tatsil mimavet). Les Sages expliquent que les onze éléments ne viennent pas en contradiction avec  les dix créations divines car Dieu n’a pas créé la Mort qui est venue après la faute d’Ève et est donc une conséquence humaine. La petite blague, pas bien méchante, est de compléter cette liste par une douzième chose:  la Tseddaka est en effet très forte, plus forte que la Mort elle-même. Mais il existe quelque chose de plus fort que la Tseddaka: Le meknassi…😉

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

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