Ytro n’en faut !

(A la mémoire d’Élie, fils de Saada – Léïlouï Nichmat Eliyahou ben Saada)

milouLa paracha (section biblique hebdomadaire)  de la semaine est consacrée à Ytro, beau-père de Moïse, prêtre de Midian, et depuis, icône sacrée et suprême du Consultant en Organisation , puisqu’il va  indiquer à son illustre gendre comment mieux gérer son peuple.

C’est aussi l’homme qui va avoir le mérite de porter le nom de la paracha qui inclut les 10 commandements.

A ce sujet, un Midrash (Sifri Deut. 343:2) nous rapporte une célèbre histoire: avant de confier la Torah aux Enfants d’Israël, Hachem la proposa à toutes les autres Nations. Une à une, elles allaient refuser ce cadeau divin, après s’être enquit de son contenu. L’une apprenant que le vol est interdit, l’autre découvrant que le meurtre est interdit, une autre encore s’étonnant que l’adultère y soit condamné etc. ne restât plus donc qu’Israël qui l’accepta volontiers sans poser de questions et qui scella ainsi sa relation unique et privilégiée avec Dieu.

Des Nations dépravées, vraiment ?

Mais il y a quelque chose qui n’est pas clair dans ce Midrash. A-t-on jamais vu une civilisation accepter le meurtre, le vol ou les dérives sexuelles (adultères, incestes etc.) ?
Pense-t-on réellement que les Nations du Monde soient à ce point dépravées ?
Par ailleurs, encore plus problématique, la génération de Noé ayant été détruite entièrement (modulo Og roi de Bassan d’après certains) l’Humanité, dans son ensemble, est depuis soumise aux fameuses 7 lois Noahides – qui inclut justement l’interdiction de tuer, de voler ou de dévier sexuellement.

Comment comprendre un Midrash qui indique que les Nations refusent au moment du Don de la Torah ce qu’elles avaient préalablement accepté après le Déluge – et qui conditionne jusqu’à leur existence même ?
Il apparaît donc clairement que les Nations ont refusées autre chose.

A la vérité, ce Midrash cache sous son aspect comptine une belle leçon sur la mission d’Israël.

Nous parlons ici des 10 commandements mais comment envisager ce qu’est exactement un commandement.
D’aucuns diraient qu’un commandement poursuit classiquement deux buts, alternativement ou concomitamment : empêcher et encourager. L’un s’apparente aux invectives d’interdictions (ne pas tuer, ne pas voler etc.) et l’autre concerne le registre de l’action (aider son prochain, donner la tsedakka, mettre les tephilin…) voire les deux (manger Casher et ne pas manger taref).

Dans cette optique, cette succession d’ordres divins revêt le manteau d’un insipide code civil qui promeut la stabilité et la bonne survit de la société. Une civilisation se doit d’interdire le meurtre car elle ne pourrait lui survivre.
Les commandements ne seraient alors que la transcription prosaïque du fameux bon sens populaire.

Et c’est ce qu’ils sont en effet. Dans l’acception générale des Nations.
Mais pas seulement, pour ce qui concerne Israël.

Le sens des Commandements

Au moment du Don de la Torah, les Enfants d’Israël ont accepté les commandements comme le moyen parfait de se rapprocher de Dieu lui-même – au travers en effet des interdictions, des permissions ou des obligations, aux caractères plus concret.

Comment cela se traduit-il ?
Prenons les trois exemples qui ont illustré notre propos jusque là:
Ne pas voler : correspond à l’interdiction de subtiliser le bien d’autrui – lois des Nations- alors que pour Israël cela aussi inclut par exemple l’interdiction de voler le temps de sommeil ou l’intimité du voisin si l’on souhaite installer (sans son accord préalable) une nouvelle fenêtre qui va donner sur sa cour. Vérifier en somme dans chacune de nos actions si la notion de ‘vol’ n’y est pas dissimulée d’une manière ou d’une autre.

Ne pas tuer: ne pas retirer physiquement la vie de son prochain est une « évidence » que les Nations ne peuvent qu’accepter (mêmes si elles le tolèrent toutes ponctuellement et « lorsque les circonstances l’exigent ») alors qu’Israël va également étendre cette interdiction à la sacralisation de la Vie humaine, reflet de l’image de Dieu, dans son ensemble, et la faire peser jusqu’à trancher qu’il vaut mieux mourir que de faire honte à son prochain (Traité Sota, 10b).

Ne pas commettre d’adultère: conserver intacts des liens matrimoniaux est également une base solide sur laquelle toutes les Nations reposent. Et bien que de nos jours en France pour ne citer qu’elle, l’adultère n’est plus un ‘crime’ -puisqu’ayant disparu du code civil- et ne constitue plus un motif valable de divorce, il reste reprouvé par la grande majorité des gens. Ce fameux bon sens populaire que nous évoquions et qui correspond en effet à un des sens du commandement. Mais pour Israël, les déviations sexuelles sont également à chercher dans nos actes quotidiens. Parler de façon légère, s’isoler avec une femme, s’habiller de façon inconséquente, ne serait-ce que nourrir des pensées coupables et d’autres cas de ce genre s’apparentent tous à l’interdit lié aux mœurs.

La différence fondamentale entre les 7 Lois des Nations et les 613 Mitsvot d’Israël se révèle dans le traité Sanhedrin (106 b) : « Dieu exige nos cœurs« .
Il n’a pas crée le Monde pour qu’il s’autogère logiquement au travers de règlements intérieurs, de clauses, de contrats, de juridiction prosaïques et profanes. Comme le disait le Rav Kook, « Israël n’est pas une compagnie d’assurance ».

Non, pas que cela.

Ce que Dieu réclame c’est une adhésion entre les actions et les pensées de l’Homme, dont le représentant est Israël,  et son propre système de valeurs, représenté par la Torah.
Le Gaon de Vilna écrivait que la fin des mitsvot ce n’est pas l’harmonie sociale, bien qu’elle en soit un dérivé. Le but ultime, c’est l’amélioration de notre caractère. Les mitsvot appartiennent à une procédure d’épuration spirituelle – dont les bienfaits matériels n’en seraient que les chutes.

Des Nations vertueuses…avec modération

Pourquoi les Nations ont elles donc rejeté la Torah alors qu’elles en avaient déjà acceptés les règles morales ? Parce qu’elles refusaient de vivre sous le joug de ces lois, poussées dans tous les domaines, et subir les contraintes de toutes ces implications.
Elles acceptent le sens simple, mais refusent de l’approfondir – par crainte de ne plus ‘rien’ pouvoir faire.

Elles déclarent vouloir s’épanouir dans un Monde moral, plein d’éthique et de compassion qui contribue à la stabilité mais n’envisagent pas de perdre la possibilité d’enfreindre ici ou là les concepts fondateurs dissimulés sous les apparences:
Non, passer de longues heures avec une femme, ce n’est pas tromper sa femme (Tony Parker pourrait en témoigner !).
Non, mentir à un client sur la valeur exact de la marchandise, ce n’est pas voler (‘Business is business !’).
Non, ruiner consciemment son adversaire ce n’est pas semblable à le tuer (‘légitime défense !’).
Très bien nous pourrions accepter le chabbat – Jour du Seigneur – avec ses 39 Av Mélakha (travaux interdits) mais pas la multitude de Toledot (travaux dérivés) – car Non au fanatisme !

Un proverbe annonce même que « Le Diable se cache dans les détails », inutile donc de vouloir sans cesse aller au fond des choses, de peur d’y rester.
Voilà ce qu’ont annoncé les Nations lorsqu’on leur a proposé la Torah.
Voilà ce qu’a accepté Israël en se condamnant volontairement à creuser dans les plus infimes recoins de nos actions, de nos paroles, de nos pensées non pas pour y trouver le Diable mais pour en traquer ses méfaits.

Un futur salutaire pour un avenir messianique

Une dernière remarque sur la forme:
cet appel à affiner notre caractère, à en exprimer le meilleur tout en rejetant le mauvais, se  lit aussi explicitement dans les 10 commandements.
Qu’y lit-on? « Tu ne tuerAS pas » , « Tu ne volerAS pas », « tu ne commetrAS pas l’adultère ».
Toutes ces expressions sont au futur. L’objet de ces injonctions est bien différent des 7 Lois Noahides (Ne pas Tuer, Ne pas voler, Ne pas commettre l’adultère). Car l’ambition ici n’est pas de restreindre ou d’empêcher le Mal. L’objet ici est de parfaire à tel point que l’on ne soit même plus tenter de tuer, voler ou commettre un adultère. Il s’agit d’être si proche de Dieu que l’on comprend que toutes ces exactions sont ‘contre natures’, inutiles, dangereuses, aliénantes.

Si enfin je me suis laissés à évoquer ces trois interdits, c’est parce qu’il existe un homme qui a résumé cela en une seule phrase.
Il s’agit de Sigmund Freud, en personne, qui a dit: « le monde est dominé par trois forces: le sexe, l’argent et le pouvoir ».
Je ne sais si son grand-père rabbin a eu une quelconque influence sur cet adage, mais l’on constate bien que les Nations, à l’aune du Dr Freud, bien qu’acceptant les principes généraux, se réfugient derrière leurs dérivées pour en faire le moteur du monde.

Preuve en était qu’une société uniquement régit par la Loi, fut-elle divine, ne remplit pas sa raison d’être, celle de se rapprocher de son Créateur, tant qu’elle ne s’épuise pas à en supporter toutes les implications. Les règles particulières justifient la Loi générale et n’en sont pas d’importances secondaires.

Au contraire, le « Point trop n’en faut » revient à « Plus rien n’est fait »…

Source: Rabbi Dovid Rosenfeld d’après Rabbi Yochanan Zweig sur torah.org

PS: les exemples que j’ai évoqués le sont à titre de support d’idées. Sachez en effet que dans le détail et plus particulièrement concernant la possibilité de percer une nouvelle fenêtre donnant sur le jardin du voisin, le droit français, le prend en effet en compte. En revanche pour l’adultère, plus aucune trace…

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

One Response to Ytro n’en faut !

  1. SOD dit :

    Si j’aime beaucoup ce post, et la voie qu’il trace aux bné mitsvot.
    Les exemples proposés sont flagrants et montrent bien que l’horizon des commandements dépasse le simple interdit/ordre, et la seule volonté de gérer une population, et proposent le dépassement de soi.

    Mais j’ai toujours quelques réticences quand un juif, fort de sa spécificité, de son rôle, de sa responsabilité, vient affirmer de manière si affirmative :
    « les nations veulent bien un peu de morale, mais en se laissant une marge de manoeuvre pour enfreindre », « les goyim trouvent inutile de vouloir sans cesse aller au fond des choses », « les nations veulent ceci », « les nations ne veulent pas cela ».

    Concentrons nous d’abord sur nos propres objectifs avant d’affirmer ce que veulent les autres !

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