Une charité (belle et) bien ordonnée

J’ai souvent l’occasion de dire combien parfois la traduction des mots hébreux, en particulier en français, porte en elle une signification  à l’opposée des notions hébraïques qu’elle est censée décrire. Une exemple classique sur le mot « tseddaka » traduit historiquement par « charité ». Nous allons voir que l’écart frise l’antinomie. Pourtant comment reprocher à des traducteurs de nommer ce qui apparaît comme identique dans les deux langues : quelqu’un dans le besoin quémande de quoi vivre à son prochain qui y pourvoie ou y contribue ?

Aussi interrogeons-nous: Qu’est ce que la charité en français ?

Premier sens – croyez le ou non mais c’est ainsi – la Charité est l’Amour de Dieu et de son Prochain au sens de vertu chrétienne.  Donner votre aumône à un mendiant et ce sera là une preuve d’amour pour lui et pour le Créateur. Vous êtes un « théophilanthrope ». C’est beau, c’est émouvant. Applaudissements distingués.

Le deuxième sens est celui d’une bonté, d’une indulgence (compris également au sens ecclésiastique). Cette définition est proche de la précédente mais s’interprète également par une relation inversée. Ce n’est plus vous qui donnez mais vous qui acceptez de ne pas recevoir (des excuses, un juste dédommagement etc.) Vous êtes charitable. Vous en êtes fier, vous vous sentez grandi. Classe, très classe.

Troisième sens, la charité est un acte de bonté et de générosité envers autrui. Ici plus de relation au divin. Cela se passe entre vous et le nécessiteux. Rien ne vous oblige à faire cet acte hormis peut-être votre éthique personnelle par exemple. Là encore c’est unidirectionnel: de vous à lui. C’est une dérive laïque des deux précédentes définition, c’est dire combien de nos jours vous êtes triplement fier, triplement grandi et triplement applaudi.

D’ailleurs, à la réflexion, un autre point commun à ces définitions réside dans les acteurs principaux et les figurants de cette pièce (sans jeu de mot). Vous, vous êtes le héros de l’aventure, vos décisions, votre bon vouloir, votre mauvais humeur aussi, vont décider si vous êtes charitable ou pas. Le nécessiteux n’en est presque que le prétexte, l’alibi, l’occasion qui vous permet d’afficher votre amour. Amour de Dieu ou « ‘amour de l’Humanité » comme le clame Dom Juan dans la pièce éponyme de Molière.

Mais au fond, tout part de votre petit cœur.

Qu’est ce que la Tséddaka en hébreu ?

Le terme vient du mot Tseddek, qui donne aussi le terme Tsaddik (le improprement traduit -encore une fois- par « Sage »). Dans les deux cas, il s’agit d’une relation de justice, de droiture et fait aggravant, d’une obligation légale et divine – à prendre dans le sens le plus contraignant qui soit.
Le Judaïsme ne va pas faire appel à votre cœur. Non pas que vous n’en ayez pas, mais la Torah préfère  indiquer des méthodes d’entraides qui marchent. Toujours. Dans tous les cas. Et au profit de tout le monde.

Ce n’est donc pas votre cœur qui est sollicité mais tout votre être. Vous devez donner cet argent qui est réclamé non pas seulement pour alléger le fardeau de votre prochain (voire votre mauvaise conscience) mais aussi parce que vous êtes redevable à ce dernier. Ce n’est plus une relation égoïste de vous vers lui mais une connexion paritaire entre le locataire momentané des biens de cette terre, c’est à dire vous-même et cet « autre vous » qui attend et est en droit aussi d’en tirer profit. Vous formez un couple équipotent avec celui qui vous tend la main. Et inutile de conditionner votre don à votre scène de ménage de la veille.
Vous ne possédez rien de ce qui est à Dieu, vous êtes juste le dépositaire temporaire de ce que le Trésor Public appelle votre patrimoine. Et à ce titre rien ne vous permet de ne pas « transmettre » à votre tour ce dont à besoin votre semblable. En quelque sorte, et voila pourquoi je parlai presque d’antinomie dans l’introduction, les rôles en sont presque inversés : vous avez une dette morale envers votre prochain dans le besoin.

La notion de Tsedakka est très approfondie dans le Talmud et parmi ses commentateurs. Ce n’est pas l’objet de ce billet mais ce liminaire est INDISPENSABLE pour pouvoir comprendre la chute de cette blague qui est à l’origine de ce texte.

Un mendiant à la synagogue interpelle David Bénichou, qui vient de lui donner un euro:
– Eh y a deux ans, vous m’aviez filé dix euro et l’an dernier, cinq.
– Il y a deux ans, mon ami, j’étais célibataire, répond l’homme. L’an dernier, je me suis marié et cette année j’ai un enfant.
– Quoi ? Tu te sert de mon fric pour faire vivre ta f…amille !!!

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

2 Responses to Une charité (belle et) bien ordonnée

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