Dans cette tribu, il y a trop de chefs et pas assez d’indiens

Le titre de cette note est un doux euphémisme car je souhaite partager exactement l’inverse:
Dans l’off-shorisation des ressources informatiques, il y a beaucoup de chefs et beaucoup trop d’indiens.
Dans le cas qui m’importe, il s’agit de prestataires Indiens (venant d’Inde donc).
Décision a été prise il y a quelques années de réduire à néant la prestation locale (entendez-franco-européenne) et d’investir massivement dans les sociétés de services Indiennes (celles du Maghreb étant jugée trop peu qualifiée, celle d’Israël n’étant même pas évaluées – pourquoi? mystère…).
Les coûts sont certes TRÈS interessant : jusqu’à quatre fois moins cher.

Autre avantage, la disponibilité des ressources. Si vous alignez un budget rapidement vous pouvez vraiment facilement mobiliser une équipe entière de projet (développeurs, testeurs, gestion de projet). Voire une très grosse équipe de plusieurs dizaines d’individus (la raison? voir plus bas le point sur le Turn-Over).

Enfin, cerise sur la gâteau, il y a même la possibilité de faire de l’ « in-site »; c’est-à-dire que des indiens viennent en France, s’installer dans des bureaux de l’entreprise et être au plus prés des besoins de leurs clients. Toujours pour un prix plus qu’attractif

Que du bonheur?
Après deux grosses (et laborieuses) années, voici succinctement les grandes lignes de mon constat:

  • La décision Corporate de passer en Inde nos développements a été purement financière. Payés peu cher, les livrables sont de piètres qualités. Il faut à présent que localement une équipe quasiment dédiée revoit point par point l’état des développements. Et garde son sang-froid.  Sans surprises, les corrections demandées sont impressionnantes et parfois ahurissantes de bêtise (pardon, mais il n’y a pas d’autres mots).
    Ce qui ralentit les délais de livraisons et embourbe toutes les équipes dans des interminables réunions de compréhension, d’explication de textes, de clarification, de lotissement etc.
  • Les voyages en Inde se sont eux-aussi multipliés, histoire de tisser des liens humains avec des prestataires mais aussi de constater les conditions de travail, assez satisfaisantes, il faut bien l’avouer. Mais le bilan carbone est alourdi.
  • L’argument financier est donc un leurre : prendre en compte que les coûts unitaires affichés sur le Power Point de présentation commerciale est une douce illusion réservée aux comptables de l’entreprise. Dans la réalité, l’audit des livrables, les retards accumulés, les déplacements inhérents rendent la facture SUPÉRIEUR à celle d’une SSII française.Quant aux ressources, parlons-en:
  • Chez notre prestataire, il y a, écoutez bien: 1000 embauches par mois, chez eux, dans le le Sud de l’Inde.
    Un millier de nouveaux collaborateurs. Et ce ne sont pas les plus avides de nouvelles recrues, loin de là. Pourquoi? Le Turn-over qui est diaboliquement élevé (je pense même que ce doit être le plus élevé du monde, tous secteurs d’activité confondus). Il faut savoir que – en quelques heures- un employé indien peut quitter son entreprise pour aller travailler chez la concurrente, pour quelques roupies mensuelles de plus. Bravo la capitalisation du savoir, car ensuite il faut TOUT reprendre au niveau transfert de compétence.
  • La qualité des développements, le Turn-Over et la facture carbone ne sont pas les seules embûches auxquels nous nous sommes  confronté. Il y a aussi la différence culturelle. Parmi les « in-site », il y a des indiens hindous qui ne peuvent pas supporter les musulmans, les indiens musulmans qui ne peuvent voir les indiens hindous, le problème de caste (quoique léger, il persiste), la politesse à l’extrême qui les pousse à mentir avec le sourire (« Did you get this? » – « Yes, sure » , traduisez: il va falloir me l’expliquer pendant une bonne heure en réunion, une fois que j’aurais livré un gros bon n’importe quoi avec deux semaines de retard), un maniement de l’anglais uniquement que de façade ( j’ai été très surpris d’apprendre que seul 7 % des indiens sont anglophones alors que c’est une langue officielle du pays)
  • De même la hiérarchie est conséquente, il y a plusieurs strates avant de parler à des responsables qui ont vraiment un vrai pouvoir de décision vraie (enfin, je me comprends). Le temps qu’il a fallu avant d’identifier ce problème, nous a couter aussi beaucoup d’argent.
  • Au niveau des jeunes diplômés, ce n’est pas non plus très satisfaisant de se dire que l’on ne peut plus en embaucher parce que le travail est censé se faire à l’étranger. Les discours politiques ne m’intéressent pas, mais que dire à un 3e année d’une école d’ingénieur qui pense qu’avec ses 5 années d’étude il va pouvoir trouver un travail dans le développement -surtout si cette tendance de l’off-shorisation se propage ?

Alors, doit-on cesser immédiatement  l’off-shorisation ?

Certes non. C’est aujourd’hui une réalité et il serait suicidaire de revenir en arrière après tous les investissements en temps, en hommes, en argent qui ont déjà été effectués.

Pour moi, l’utilisation optimale d’un off-shore, c’est dans le développement bas niveau, dans le process monotone, dans le test unitaire.

Si vous avez une document qui retrace parfaitement vos besoins basiques , i.e. avec toutes les copies d’écrans possibles, tous les commentaires imaginables, toutes les références superflues alors cela devient très interessant.
Corriger unitairement bug après bug est tout à fait un objectif réalisable dans les temps.

Vous devez gérer un spectre plus large que la correction unitaire ou des tests unitaires de validation ? Il faut obligatoirement appliquer une méthode fort fastidieuse mais éprouvée du QQOQCCP (Qui fait Quoi ?, Où ? Quand ? Comment ? Combien ? et Pourquoi). Vous allez multipliez par deux ou davantage vos délais de livraisons, mais au moins vous garantirez une qualité de développements.

En revanche ne jamais compter sur des initiatives cohérentes ou un minimum de gestion de projet. Il faut que cela reste bas niveau et unitaire.
Nos prestataires indiens sont excellents dans les tâches routinières, les surveillances/redémarrages de serveurs, les développements locaux. Mais dès qu’il s’agit d’avoir une vision d’ensemble, une organisation générale, une réflexion globale, on court à la catastrophe.

Il y a bien entendu de très bons profils indiens qui peuvent s’en charger. Mais pas  au même prix. Et dans ce cas, quel est l’intérêt de passer par eux et pas par une SSII locale ?

Typiquement, voila une décision qui a été faite principalement pour des raisons financières, qui n’est pas remis en cause même lorsqu’on peut prouver que cet argument est faux et que cela revient au moins aussi cher et que surtout cela rallonge les délais, ce qui force les responsables informatiques à imaginer un nouveau morcellement des projets en tâches unitaires et ultra-documentées, à gérer l’ensemble ici en France…et à espérer que les développeurs indiens avec qui ils ont passés plusieurs heures de formation pour leur expliquer le projet ne vont pas remettre leur démission dans les prochains jours…

Et encore, je ne vous parle que des SSII honnêtes. Parce que là-bas, comme ici, tout le monde n’est pas aussi fiable…

À propos trente-trois
Papa encore trentenaire, contrarié et jamais contrariant, je souhaite pouvoir dégager suffisamment de temps pour pouvoir aborder tous les sujets qui me questionnent, m'interrogent et me révoltent (car oui, camarade, ça me révolte). Conscient que cette description est pour le moment inintéressante, je vous engage à œuvrer dans les commentaires qui vont suivre pour en savoir plus...

One Response to Dans cette tribu, il y a trop de chefs et pas assez d’indiens

  1. Ping : Bilan 2010 du blog « Mise en Trentaine…

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