La virgule Talmudique
05/11/2011 1 Commentaire
Il m’est arrivé récemment d’avoir une discussion très sérieuse avec une collègue assez calée niveau cathé. Catholique pratiquante, enfants en école privée, messe dominicale, carême et week-end au Vatican chaque année. Notre discussion portait sur la lecture ‘commune’ de *l’Ancien Testament* et elle maintenait que l’interprétation qu’en donnait sa chapelle altoséquanaise, strictement fidèle au texte de l’Écriture Sainte, était par conséquent fidèle au Message de Dieu. Elle m’avoua qu’elle ne pouvait pas comprendre comment on pouvait faire dire autre chose au Texte, surtout quand c’est si clairement écrit. Lorsque je lui répondis que grossièrement la Loi écrite n’était qu’une sorte de pellicule photographique qu’il fallait faire développer, grâce à la Loi orale, pour en contempler le contenu, j’ai perçu comme une distance, respectueuse mais condescendante. C’est alors que Maurice Druon vint à ma rescousse…
Nombreuses sont les familles qui ont dans leur bibliothèques la série des Rois Maudits, écrite par Maurice Druon (juif d’origine slave). Les plus fainéa…pardon, modernes se contenteront de l’excellente adaptation télévisée de 1972 avec Jean Piat (et les plus pressés de la version remixée en 2005 de Josée Dayan). Cette épopée romanesque magnifique présente en particulier un épisode historique fort célèbre des linguistes
Grâce impossible exécuter
Nous sommes outre-Manche en l’année de grâce 1327. La ponctuation latine n’était déjà pas le fort de nos cousins britons, puisque la reine Isabella a (involontairement, selon certains) signé l’ordre d’exécution de son mari, le roi Edward II (qui la délaissait pour lui préférer d’autres attributs…plus virils):
“Edwardum occidere nolite
timere (,) bonum est.”
La virgule entre « timere » et « bonum », ajouté après la signature, modifiait le sens de la phrase original « Ne tuez pas Edward, il vaut mieux craindre » à « Ne craignez pas de tuer Edward, c’est bon. »
Au final, les bourreaux, bien moins illettrés qu’on le penserait, ont exécuté ce roi en l’empalant – après avoir émasculé à vif son amant. Punis tous deux par là où ils avaient péchés. Ahhh quelle belle époque tout de même (…du calme, je n’ai pas viré islamiste, c’est juste de l’ironie).
En tous cas, cet exemple avait fait mouche et laissa ma chère interlocutrice sans voix. L’Esprit peut ne pas suivre la Lettre…
Autre anecdote historique, toujours en terre rosbif, mais cette fois ci en1649. Le général Fairfax, lieutenant de Cromwell, devait signer l’ordre d’exécuter le roi Charles Ier d’Angleterre (décidément!). Inquiet des conséquences possibles de son acte (exécuter un Roi tout de même), il prit soin de faire précéder son paraphe d’une phrase en latin sans ponctuation, ce qui en laissait le sens ouvert, à charge pour les récipiendaires de l’interpréter. Il eut une idée lumineuse – ou se souvint d’Edward II- et écrivit donc:
“Si omnes consentiunt (,) ego non (,) dissentio”
Exercice périlleux : avec une virgule devant ego, on comprend : “Si tous acceptent, moi je ne m’oppose pas”. En ajoutant une seconde virgule après non : “Si tous acceptent, moi pas, je m’oppose”. Fairfax pouvait toujours dire qu’on avait mal compris ses instructions : ce catholique, fervent, avait beau être antipapiste, il n’en était pas moins jésuite.
Cette virgule qui tue, n’est pas le seul exemple, loin s’en faut, du sens très élastique que l’on peut donner à un texte pourtant clair de prime abord. Flaubert disait “ Une belle femme ne vaut pas une virgule mise à sa bonne place“. Les grands classiques des ponctuations lacunaires font toujours florès dans les livres de grammaire – et remportent toujours les mêmes réactions d’étonnement. Citons-en quelques-uns pour nous rafraichir la mémoire:
- Le fameux télégramme concernant le sort d’un prisonnier qui risque la peine de mort : “Grâce impossible exécuter”.
Était-ce« Grâce. Impossible exécuter » ou « Grâce impossible. Exécuter » ? - « Les députés incompétents ne furent pas réélus » et « les députés, incompétents, ne furent pas réélus ». Deux virgules et toute la politique en est bouleversée…
- « La maîtresse dit la directrice est absente. » Selon que l’on place deux points après « dit », ou des virgules avant « dit » et après « directrice », la joie des élèves change radicalement.
- Un abbé italien, Martin, avait fait graver sur la porte de son abbaye d’Asello la phrase « Porta, patens esto. Nulli claudaris honesto » (Porte, reste ouverte. Ne soit fermée à aucun honnête homme). Le peintre chargé de la besogne n’étant pas très lettré, il changea le point de place et ça donnait donc : « Porta, patens esto nulli. Claudaris honesto », (Porte, ne reste ouverte pour personne. Soit fermée à l’honnête homme). Pas de chance ! L’erreur remonta très haut car elle fut signalée au Pape en personne qui donna la charge de l’abbaye d’Asello à un autre prêtre. La suite de l’histoire veut que le successeur fit corriger l’inscription sur la porte et compléta de la façon suivante : « Uno pro, puncto caruit Martinus Asello » (pour un point, Martin perdit Asello).
- Plus récemment, le slogan de notre Président de la République : “la France d’après -saut d’une ligne-Nicolas Sarkozy “, parle-t-on de la France d’après (selon) Mr Sarkozy ou bien La France d’après (donc la Nouvelle France) , (c’est) Nicolas bien sûr !
Les exemples sont encore nombreux, d’ailleurs avez-vous déjà essayer de lire Platon dans le texte et en V.O ? Aucune ponctuation, tout comme le reste des payrus de toutes les autres civilisations antiques. Mais déjà dans un contexte infiniment plus simple que les ‘saintes écritures’, l’on constate que l’explicite écrit n’est pas l’évident compris. Il en est de même pour la Torah – ou la Bible de nos petits-frères chrétiens. Elle n’est pas ponctuée. Sans une science ad-hoc qui l’explique, le contre-sens est inévitable. C’est pourquoi le judaïsme ne se conçoit qu’avec la Loi orale comme grille de lecture indispensable de la Loi écrite. Une sorte de virgule salutaire. Une ponctuation divine, transmise sans répit depuis Moïse jusqu’à nos jours. Mais, pour indispensable qu’elle soit, s’agit-il d’une grille unique et uniforme ? Nous allons voir deux exemples qui illustrent la largeur de spectre de cette méthode…mais aussi sa pluralité.
La virgule tueuse, le retour… en pointillé…d’interrogation
J’ai lu récemment (ici) la traduction d’un somptueux cours du Rav Fohrman au sujet de la ligature d’Yitshak. Au verset 8 du chapitre 22 de la Genèse, on peut y lire de deux manières le verset selon que l’on y place une virgule au milieu ou non:
וַיֹּאמֶר אַבְרָהָם אֱלֹהִים יִרְאֶה-לּוֹ הַשֶּׂה (,) לְעֹלָה בְּנִי
Et Abraham dit Dieu choisira l’agneau pour l’holocauste mon fils
Et Abraham dit Dieu choisira l’agneau (,) l’holocauste tu es mon fils
Voila ce que dit le Rav Fohrman (traduction N.Riahi) :
Cette réponse est ambiguë. Pourquoi ne pas dire la vérité à son fils ? Simplement, parce qu’il[Abraham] ne sait absolument pas ce qui va arriver en haut de cette montagne. Et c’est exactement ce qu’il dit:”je ne sais pas si Dieu va nous mettre un agneau sur notre chemin pour le sacrifice, ou bien si ce sera toi; en tous cas, ce que je sais, c’est que tout est entre les mains de Dieu - אֱלֹהִים יִרְאֶה-לּוֹ
Ici le jeu avec la ponctuation est terrible et à la fois merveilleux : l’inconnu, l’interrogation qui n’empêchent pas la soumission à Dieu, du drame intérieur d’un père à la joie mystique d’un sachant, tout est contenu dans cette pause invisible qui va scinder la phrase en deux, pour en donner un sens nouveau, enfoui et pourtant étrangement présent inconsciemment en chacun de nous, qui nous incarnons, émues, le temps d’une lecture, en Abraham devant son fils Yitshak.
Lecture d’Israël vs. lecture de l’Exil
Dans le même registre justement, le Talmud – ou aucune virgule ne vient en aide au néophyte solitaire – foisonne de ces ponctuations qui changent radicalement le sens. Jouer avec les mots est une technique largement répandue parmi les rabbanim. Il faut évoquer aussi qu’au sein de ces nobles assemblées, ces variations sont loin d’être un jeu purement sémantique. La charge idéologique est parfois impressionnante. J’en veux pour exemple, parmi les centaines qui parsèment le Talmud, un cas fort connu de ces ponctuations variables qui charrient un message d’espoir et une orientation franche exemplaire.
Dans le traité Brakhot, 4b, on peut lire la prophétie d’Amos (5,2) :
נפלה לא תוסיף (,) קום בתולת ישראל
Les sages babyloniens, exilés, lisent cette prédiction littéralement : Chutera et ne se relèvera plus la jeune fille d’Israël – glaçant oracle rejeté pourtant par la lecture de leurs homologues restés en Terre Sainte, qui eux ponctuent ainsi: De chute, il n’y aura plus. Relève toi jeune fille d’Israël ! Message radicalement opposé, plein d’espoir, d’entrain, d’énergie ! Un simple point, peut-être même une virgule au milieu de la phrase et c’est toute une nouvelle dynamique politique et une stimulante direction religieuse que l’on insuffle aux étudiants et donc au Peuple. Cependant, ces exégèses grammaticales ne valent que pour les récipiendaires de la Loi Orale. Personne d’autre, jongleur d’intellect, n’est légitime pour en user. Et, inévitablement, en abuser…
Conclusion
Déjà certain de ma victoire rhétorique sur ma collègue, cordiale au demeurant, fier d’être réhabilité à ses yeux, heureux de lui en boucher un coin, je termina donc ma démonstration en rappelant qu’à l’époque du SMS et de l’insupportable langage texto, les méthodes du Talmud ont encore de très beaux jours devant eux…Quant aux ayatollah de la Lettre, poursuivais-je, j’adopterai une posture christique en compatissant sur leurs inévitables perversions de sens
.
Ça la fit sourire !
allez, à12C4

source: http://correcteurs.blog.lemonde.fr/2006/04/12/2006_04_une_virgule_et_/


‘Hazak pour cet article. J’aimerais apporter encore quelques exemples de l’importance de la ponctuation (en particulier lorsqu’on lit un texte biblique).
Le verset dit (Béréchit 11:29): “וַיִקַח אַבְרָם וְּנָחוֹר לָהֶם נָשִׁים” – maladroitement traduit par “Avram et Na’hor se marièrent”. En effet, “וַיִקַח” est un singulier, mais le sujet est un pluriel. Comment cela est-il possible? Nos sages expliquent que cela signifie que l’un a fait l’action et l’autre la suivi. Le Rav Fohrman voit ici l’importance de la virgule: il faut lire le texte en mettant une virgule entre les deux acteurs, i.e. “וַיִקַח אַבְרָם | וְּנָחוֹר לָהֶם נָשִׁים” – ce qui se traduirait alors: “Avram se maria et, dans cet élan, Na’hor fit de même en suivant l’exemple d’Avram”. Bon, c’est un peu lourd comme traduction, ce qui montre la force d’une virgule, tout le sens et les mots qu’elle peut cacher.
D’autres exemples et une étude incroyable de Rav Fohrman disponible ici: http://ravfohrman.blogspot.com/2011/11/why-was-avraham-chosen-ou-pourquoi.html
Naty